vendredi 11 août 2017

Paris : 117 rue de Belleville, logements sociaux précurseurs réalisés en 1908 par la Fondation Rothschild - XIXème



Au 117 rue de Belleville, d'anciennes HBM, habitations à bon marché, au fronton desquelles se trouve un bas-relief émaillé signé Léon-Ernest Drivier (1878-1951), attisent ma curiosité depuis quelques années. Ces immeubles en brique claire érigés par la fondation Rothschild forment un ensemble cohérent réalisés de 1904 à 1908. XIXème et au début du XXème siècle, les industriels sont les premiers bâtisseurs de logements sociaux qu'ils destinent à leurs ouvriers. Ils y voient un projet de régulation sociale par l'amélioration des conditions de vie sous couvert de philanthropie. Leur réflexion sur la conception des immeubles populaires doit relever le défi de l'hygiénisme à la fois technique et sanitaire tout en répondant à des considérations politiques, sociales, économiques, techniques et sanitaires. Leur but est d'édifier un grand nombre de logements qui respectent les nouvelles prescriptions hygiéniques sans ghettoïser. Entre ensembles monumentaux et compositions pavillonnaires, comme la Campagne à Paris que j'évoquais là ou encore la Mouzaïa dont je vous parlais ici, un nouveau style architectural voit le jour, appelé art social. Le groupe Belleville au 117 de la rue est, avec le groupe de la rue du Marché-Popincourt, une oeuvre marquante de l'histoire des logements populaires à Paris et de leur architecture.









Au XIXème siècle, avec l'avènement de l'ère industrielle, l'importance de la main-d'œuvre regroupée dans les villes pose des problèmes de logement. Insalubrité, surpopulation, le tissu urbain est engorgé. La crise du logement devient chronique et les propriétaires abusent de l'absence de réglementation concernant la location. Les constructions anciennes marquées par leur exiguïté ne sont pas adaptées. Insuffisance de lumière, humidité, manque d'entretien, sanitaires en fond de cour lorsqu'ils y en a, ruisseau axial dans la rue pour évacuer les ordures et eaux usagées, la ville est un foyer d'épidémie. A Paris en 1832, le choléra frappe durement la population. 

Le 13 avril 1850 est promulguée la première loi relative à l'assainissement des logements insalubres et permet le début d'opération de démolition et de reconstruction aux nouvelles normes. A Paris, cette loi est beaucoup plus suivie qu'en province car elle facilite les expropriations car elles servent les projets de grands travaux d'Haussmann. Cabanes misérables et bidonvilles qui se sont élevés en plein cœur de la ville se déplacent dès 1850 vers la périphérie.

Le Dr Octave du Mesnil de la commission municipale des logements insalubres lance une alerte relayée par Zola notamment. Le 30 novembre 1894, la loi Siegfried est adoptée. Elle encourage les initiatives privées en matière de construction de logements en leur donnant un cadre juridique, favorise l'accès à la propriété par le biais d'exonérations fiscales et de systèmes de prêt, incite à la création d'organisations de HBM par des exemptions d'impôts et l'ouverture de source de crédit. Pourtant de 1898 à 1906, dix-huit sociétés seulement sont créées.











En 1904, Edmond, Alphonse et Gustave de Rothschild créent la Fondation Rothschild, l'une des dix-huit sociétés de HBM. Animée par Jules Siegfried, Georges Picot et Emile Cheysson, elle joue un rôle de laboratoire pour la création d'un modèle de logement social. Dix millions de francs sont investis dans la création de cette fondation "pour l'amélioration des conditions d'existence matérielle des travailleurs".

Un concours est lancé auprès des architectes. Emile Cheysson définit le programme. Ces logements ne peuvent être agréables et bien tenus que s'ils sont spacieux, que si l'on assure l'abondante circulation de l'air et de la lumière, l'adduction des eaux propres, l'évacuation des eaux sales, des matières usées, des ordures ménagères, le lavage et le séchage du linge, l'éclairage et le chauffage, enfin des aménagements commodes pour le rangement et pour l'ordre: autant de conditions dont chacune exerce une influence décisive sur la bonne tenue du logement et le bien-être du ménage ouvrier. (Emile Cheysson, Le confort du logement populaire, Paris, Chaix, 1905).

Cent-vingt-sept projets sont présentés et exposés à l'Hôtel de Ville de Paris. Augustin Rey remporte le concours de la Fondation Rothschild. Henry Provensal est classé deuxième. Augustin Rey (1864-1934) a collaboré avec Paul Sédille pour le magasin du Printemps en 1885. Auteur d'études théoriques sur l'hygiène et l'urbanisme, il propose en 1905, lors du 4ème Congrès international de la tuberculose, une nouvelle configuration idéale des pièces pour exploiter les effets bénéfiques de la lumière naturelle.

Pour soutenir ses propres projets, la Fondation Rothschild créé une agence d'architectes salariés en recrutant les lauréats primés du concours. Augustin Rey, Henry Provensal, Gustave Majou, André Ventre, Léon Besnard, Asselinne, Demierre étudient les projets des trois premiers ensembles envisagés par la fondation : rue du Marché Popincourt, rue de Belleville, rue de Prague. En 1907, les travaux de la rue du Marché-Popincourt concernant 76 logements sont lancés. En 1908, c'est au tour de celui de 102 logements, rue de Belleville.










Elevé sur un terrain réservé de la Ville de Paris qui avait pour projet, avorté, d'y percer une gare souterraine pour la ligne de la Petite Ceinture, le groupe du 117 rue de Belleville est le premier ensemble de HBM qui adopte à Paris le principe de la cour ouverte. Henri-Paul Nénot en est l'architecte-conseil, Augustin Rey et Henry Provensal sont chargés des dessins et des études, Demierre des chantiers. Cette construction d'initiative privée applique les théories hygiénistes notamment celles développées par Augustin Ney. 

Habitations populaires, sur la rue le matériau de base est la brique mais la pierre de taille fait son apparition pour les soubassements et les saillies des angles. L'uniformité est de rigueur en façade. La séquence d'entrée est marquée par un pavillon bas. Une plaque en marbre gravé au chiffre de la Fondation Rothschild fait profession de foi, à savoir améliorer "les conditions de l'existence matérielle des travailleurs". Une seconde commémore les morts de la guerre 14-18.

Si le décor originel est modeste, les architectes ont joué sur les volumes et les matériaux. Le caractère précurseur réside dans les différentes sections de bâtiments réalisées sur le principe de la cour ouverte. En 1908, les escaliers sont pavés de carreaux de céramique jusqu'à mi-hauteur. Lors de la réalisation, la Fondation Rothschild prévoit des services communs minimaux : bain-douches, lavoir, garage à vélo et une chambre mortuaire, héritée d'une vieille idée hygiéniste d'inspiration anglaise datant de 1880. A Belleville, la population est plus pauvre qu'à Popincourt. Sur les plans des 102 logements, la salle à manger est supprimée et fusionnée avec la cuisine qui est néanmoins une pièce distincte. Le confort sommaire des appartements à la livraison semble sans relation avec les modèles imaginés par Augustin Rey. Le vide-ordure préconisé est notamment absent. 

Ces premiers HBM construits par des industriels ont permis de collecter des informations sur les locataires, données sociologiques qui ont permis de valider ou d'invalider les choix sociaux mais également de lancer des actions de propagande.

Anciens logements sociaux de la fondation Rothschild
117 rue de Belleville - Paris 19





Bibliographie
Le guide du promeneur 19è arrondissement - Elisabeth Philipp - Editions Parigramme
Dictionnaire historique des rues de Paris, Jacques Hillairet - Editions de Minuit
Le Logement social à Paris 1850-1930: les habitations à bon marché - Marie-Jeanne Dumont

Sites référents


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