Ailleurs : Musée de Grenoble, une institution pionnière des arts modernes fondée en 1798

Le Musée de Grenoble, institution fondée en 1798, déploie de riches collections comme autant de témoins de la constitution de l'institution et des aléas de l'Histoire. Le bâtiment contemporain, édifié entre 1990 et 1994 sur les plans des architectes Olivier Félix-Faure, Antoine Félix-Faure et Philippe Macary, s'élève à l'emplacement d'un ancien couvent franciscains du XIIIe siècle et de la caserne Vinoy de la fin du XVIe siècle.

Le parcours permanent s'étend sur 65 salles. 1000 m2 sont consacrés aux expositions temporaires. Un vaste jardin de sculptures, le parc Albert Michallon où sont exposées des oeuvres signées Marta Pan, Eduardo Chillida, Anthony Caro ou Gottfried Honegger, complète en extérieur la scénographie. Au sein de la Tour de L'Isle, vestige de la muraille défensive de la fin du XIVe siècle, premier hôtel de ville de Grenoble, se trouve un précieux cabinet d'art graphique.

De l'Antiquité à nos jours, l'établissement culturel isérois conserve 4 500 tableaux, 400 sculptures, 5 500 dessins, des ensembles remarquable d'antiquités égyptiennes, de peinture italienne, hollandaise et française. Le parcours permanent présente entre 1500 et 900 oeuvres. Il dédie neuf salles au XIX siècle et se caractérise par l'ampleur des collections modernes. Ces dernières forment l'héritage d'un visionnaire, le conservateur Andry-Farcy (1882-1950), à la tête du musée municipal de 1919 à 1949. Proche des artistes de son temps, Pablo Picasso, Henri Matisse, Fernand Léger, Pierre Bonnard, des collectionneurs, Peggy Guggenheim, Albert Barnes, Jacques Doucet, des marchands d'art, Daniel Henry Kahnweiler, Ambroise Vollard, Paul Guillaume, Alfred Flechtheim, Andry-Farcy a marqué de son empreinte la destinée du Musée de Grenoble. De nombreux dépôts du Musée national d'art moderne du Fonds national d'art contemporain enrichissent le parcours.

Le musée partage ses espaces avec la bibliothèque municipale dédiée à l'histoire de l'art, centre de documentation scientifique. Il dispose d'un auditorium de 270 places et propose de nombreuses activités, ateliers adultes, enfants, visites guidées thématiques. Librairie et restaurant complètent l'offre. 

 






Louis Joseph Jay (1755-1836), professeur de dessin à l'École centrale de Grenoble depuis 1796, préside à la création du Musée de Grenoble, entérinée par arrêté départemental du 16 février 1798. Elle est provisoirement suspendue par le Ministère de l'Intérieur, puis relancée provisoirement en 1799 et définitivement en 1800. Dès 1799, Louis Joseph Jay s'attache à réunir les œuvres d'art confisquées par les Révolutionnaires au sein des anciennes communautés religieuses du département de l'Isère, à l'instar de l'abbaye de Saint-Antoine-l'Abbaye. Il parvient à collecter des pièces marquantes, "Saint Jérôme" de Georges de la Tour provenant de l'abbaye de Saint-Antoine, "Le Christ en Croix" de Philippe de Champaigne saisi au monastère de la Grande Chartreuse.

L'État confie douze tableaux au musée en gestation, parmi lesquelles deux toiles de Simon Vouet, deux natures mortes signées Alexandre-François Desportes et des grandes compositions de Philippe de Champaigne. En parallèle, Louis-Joseph Jay lance des souscriptions publiques afin d'attirer les fonds nécessaires à l'établissement d'un musée des beaux-arts à Grenoble. 

Le Musée de Peinture et de Sculpture de Grenoble s'installe dans les bâtiments de l'ancien Palais de l'évêché, riche de 298 artefacts, 177 tableaux, 80 dessins et gravures, 45 sculptures exposées dans les jardins. Il est inauguré en 1800 mais l'année suivante, à la suite du Concordat, il est contraint de déménager pour rendre ses locaux au clergé. Le musée est accueilli au sein de l'École centrale en 1802. Musée départemental, il devient musée municipal en 1807. 

En 1811, Napoléon conquiert l'Europe et occupe notamment de grandes villes italiennes. 209 tableaux issus des pillages perpétrés par les troupes impériales sont répartis entre six musées français. Le Musée de Grenoble reçoit 31 oeuvres, notamment "L'Adoration des mages" d'Abraham Bloemaert ou "Le Saint Grégoire" de Rubens. À la Restauration (1815-1830), une partie sera rendue à leurs propriétaires.

Les idées républicaines de Louis Joseph Jay nuisent à sa carrière. Il est remplacé à la tête du musée en 1817 par un nouveau conservateur, Benjamin Rolland (1173-1855) qui reste en place jusqu'en 1853. Il initie des changements, désengorge les collections et vend cinquante tableaux. Le budget alloué au musée augmente grâce à l'intervention du nouveau maire amateur d'art, nommé en 1816, Jean-François de Pina de Saint Didier. Ces fonds permettent l'acquisition d'un corpus du XVIIe siècle, série de portraits de Ferdinand Bol, tableaux de José de Ribera, Mattia Preti dit Calabrese, François de Troy, Gerbrand van den Eeckhout. Sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), le Musée prend son essor. Le récolement de mai 1844 inventorie 234 tableaux, 28 statues. Le musée fait l'objet d'une extension. La surélévation d'une aile du lycée permet la création d'une salle de 107m2 destinées à accueillir la sculpture, une seconde de 201m2 dédiée à la peinture. 







Sous le Second Empire, donations, legs, acquisitions accroissent les collections de manière importante. Napoléon III accorde un financement de 200 000 francs pour la construction d'un nouveau musée. Le conservateur Alexandre Debelle et le bibliothécaire Hyacinthe Gariel prennent la direction de l'entreprise en 1864. L'architecte Charles Auguste Questel dessine les plans de l'établissement qui s'élèvera place de la Constitution, actuelle place de Verdun. La première pierre est posée le 6 décembre 1865. Le chantier s'achève en début 1869. Les onze salles du musée ouvrent au public le 19 juin 1870, la bibliothèque municipale en 1872.

À partir des années 1890, Léon de Beylié (1849-1910), général de brigade, archéologue et collectionneur devient l'un des plus importants mécènes du Musée de Grenoble. Il mène une carrière militaire qui le conduit en Indochine française, à Madagascar et en Afrique du Nord. En octobre 1890, il envoie au musée cinq caisses de statues en bois doré de bouddhas Vietnamiens. En février 1895, il consent les premiers dons de tableaux, suivis de nouvelles donations lors de sa visite en 1896. Il écrit au conservateur Jules Bernard depuis Marseille le 25 mars 1898 : "J'ai totalement oublié, en quittant Grenoble, de vous laisser un mot pour spécifier que mon portrait par Hébert était destiné au musée de Grenoble après la mort de ma mère et la mienne. Comme cela m'ennuie de recommencer mon testament à chaque donation nouvelle, je vous prie de conserver la présente lettre dans vos archives et de la présenter comme une disposition testamentaire en cas d'accident (...) En cas de contestation, plus tard au sujet de mes legs au musée, il y aurait lieu de se rapporter au catalogue que j'ai laissé entre les mains de M. Maignien et qui comprend je crois toutes mes collections."

Sa générosité fait entrer dans les fonds du musée, une centaine d'artefacts d'Extrême-Orient, 50 tableaux, parmi lesquels 4 tableaux de Francisco de Zubàran, 13 dessins, 16 sculptures, 13 pièces archéologiques, deux masques-momies issus du site égyptien d'Antinoé, ou le "Saint Florian", sculpture en bois peint datant de 1520. En juillet 1900, une première salle dédiée aux collections asiatiques du général Léon de Beylié est aménagée, "Salle Beyliée", suivie d'une seconde sur le même thème en 1905. En 1920, les salles de l'école française, hollandaise et italienne sont créées grâce à ces donations complétées par d'autres mécènes.







Pierre-André Farcy dit Andry-Farcy (1882-1950), peintre, dessinateur, intègre la commission du musée de Peinture et de Sculpture de Grenoble en 1914. Durant la Première Guerre Mondiale, l'établissement reste portes closes. Jules Bernard (1849-1917), son conservateur décède en 1917. À la réouverture du musée, Andry-Farcy prend la relève. Il est nommé conservateur le 15 octobre 1919, poste qu'il occupe durant près de trente ans, oeuvrant à la reconnaissance internationale de l'institution et au rayonnement de l'art moderne. Pionnier, il privilégie les acquisitions d'oeuvres produits par ses contemporains. Le Musée de Grenoble est la première institution muséale française à ouvrir une section art moderne, l'une des premières au monde avec le Musée Folkwang d'Essen. Le Musée d'art moderne de Paris n'est inauguré qu'en 1937 et 1947  le MoMa de New York en 1929, le Musée d'art moderne de Lodz en Pologne en 1930.

En 1921, la plupart des pièces archéologiques sont transférées au Musée dauphinois, institution soeur. Cette année marque l'ouverture de la salle Saint Ferriol consacrée aux antiquités égyptiennes 

Visionnaire, Andry-Farcy défend farouchement les avant-gardes malgré les controverses publiques. Des détracteurs virulents remettent en question sa politique d'acquisition en vain. Son ambition de la modernité et ses audaces ouvrent les collections du musée au post-impressionnisme, au fauvisme, au cubisme, au surréalisme. Les dons de Matisse, de Picasso, les achats d’œuvres de Léger, Bonnard et Soutine, la politique d'acquisition et les legs permettent de constituer un panorama exhaustif de l'art moderne. À partir de 1920, Henri Matisse offre "Intérieur aux aubergines" (1911), "Allée d'arbres dans le bois de Clamart" (1917), Raoul Dufy "Le parc de Saint Cloud" (1919), Claude Monet "Coin de l'étang à Giverny" (1923). "Femme lisant" (1920), premier tableau de Pablo Picasso à entrer dans les collections publiques d'un musée français, est offert par l'artiste en 1921.

Cette même année, Victorine Dubourg, veuve de Fantin-Latour, natif de Grenoble, accorde une donation importante au musée, 1400 photographies, une nature morte, les meubles de l'atelier et des boîtes de couleurs. En 1922, ces afflux variés d'oeuvres permettent d'ouvrir trois nouvelles salles, la première consacré aux artistes dauphinois, la deuxième aux peintres du XIXe siècle, la troisième les modernes. 

Georgette Agutte (1867-1922), peintre, sculptrice et collectionneuse, se donne la mort à la suite du décès de son époux Marcel Sembat (1862-1922), député ami du maire de Grenoble. Par testament, elle consent un legs important au Musée, associant ses propres oeuvres et ses collections, donation acceptée en mai 1923. Entrent dans les collections du musée de Grenoble, soixante-six peintures, soixante-quatorze œuvres d'art graphique, vingt-deux céramiques, douze sculptures et trois tapisseries. Cet ensemble comprend un important corpus Matisse, "Marguerite lisant" (1906), "Les Tapis rouges" (1906), "Nu assis" (1909), "La Petite Mulâtresse" (1912) et "Vue sur la baie de Tanger" (1912).  En 1995, leur héritier, Pierre Collart lègue au musée la suite de leur collection, pièces pointillistes ainsi que des oeuvres de Georgette Agutte. Pierre Bonnard fait des donations d'envergure complétées par les acquisitions d'Andry-Farcy, à l'instar d"Intérieur blanc" (1932). En 1933, le comte Emanuele Sarmiento offre 23 tableaux d'artistes italien contemporains, don qui permet d'ouvrir une salle dédiée. 

L'école de Paris occupe une place d'envergure Amedeo Modigliani "Femme au col blanc" (1917), Pinchus Krémègne, Chaïm Soutine "Le boeuf écorché" (1925), Maurice Utrillo, Marc Chagall "Songe d'une nuit d'été" (1939). Georges Braque, Albert Gleizes, André Lhote, Fernand Léger "Le remorqueur" (1920) et Le Corbusier représentent le cubisme. Parmi les oeuvres remarquables, se trouvent "Le Cap Layet" (1904) d'Henri-Edmond Cross, "La fenêtre" (1912) de Robert Delaunay, "Paysage à l'enfant" (1923) de Paul Klee, "Idylle" (vers 1925-1927) de Francis Picabia, "Les époux" (1926) de Giorgio de Chirico, "La forêt" (1927) de Max Ernst, "Sicile" (1954) de Nicolas de Staël. Riches d'oeuvres de Charles Camoin, André Derain, Kees van Dongen, Raoul Dufy, Othon Friesz, Albert Marquet, Jacqueline Marval, Jean Puy, Maurice de Vlaminck, les collections du Musée de Grenoble font l'objet d'importantes expositions à Paris, Amsterdam, New York, Zurich.

Aux cimaises du musée fleurissent les oeuvres d'Yvette Alde, Jean Arp, Balthus, Bernard Buffet, Theo van Doesburg, Roger de La Fresnaye, Natalia Gontcharova, Jean Gorin, Vassily Kandinsky, František Kupka, Léon Lehmann, Giorgio Morandi, Georges Rouault, Kurt Schwitters, Paul Signac, Maria Helena Vieira da Silva, Jacques Villon.


 





Durant la Seconde Guerre Mondiale, une partie des collections du Musée de Grenoble rejoint la protection des caves du Monastère de la Grande Chartreuse. Andry-Farcy aide des collectionneurs juifs, à l'instar de Peggy Guggenheim, à cacher leur patrimoine artistique menacé par les Nazis. 

En 1940, dix-huit musées français, dont celui de Grenoble, organisent une tournée des chefs-d’œuvre en Amérique Latine, tournée qui s'achève en 1941 au Museum of Modern Art de New York. En 1943, les Allemands investissent Grenoble. Andry-Farcy et ses goûts subversifs déplaisent. L'art moderne est qualifié de dégénéré. Le conservateur est arrêté par la Gestapo en 1943 puis interné à Compiègne jusqu'en 1944, date à laquelle il est libéré par les troupes alliées canadiennes. Andry-Farcy reprend son poste au Musée de Grenoble et poursuit sa mission au service de l'art moderne. Il le quitte en 1949 pour investir la direction du Musée Fantin-Latour. 

Après la guerre, Jean Leymarie, conservateur de 1949 à 1955, préside aux rénovations menées de 1950 en 1954. Sous sa direction, le Musée de Grenoble est la première institution publique française faire entrer dans ses collections une sculpture du suisse Alberto Giacometti, "La cage" (1950), oeuvre acquise auprès de la Galerie Maeght en 1952.







Les contemporains rejoignent les collections du Musée de Grenoble, Morris Louis "Delta Lota" (1960), Andy Warhol "Jackie" (1964), Martial Raysse "Life is so complex" (1966), Sol Lewitt "White five part modular piece" (1971), Pierre Soulages "Peinture 222x668cm avril 1985" (1985), Christian Boltanski "Monument" (1985), Annette Messager "Mes voeux" (1989), Juan Munoz "One figure" (2000), Thomas Schütte "Untitled (Blue Head)" (2002).

En 1982, le président de la République, François Mitterrand, approuve un projet de nouveau bâtiment. Le maire de Grenoble, élu en 1983, Alain Carignon et le ministre de la Culture, Jack Lang, valident le choix du terrain, parcelle le long de l'Isère libérée par la démolition de l'ancienne caserne Vinoy en 1967. Les architectes choisis en 1987, Olivier Félix-Faure, Antoine Félix-Faure et Philippe Macary du cabinet grenoblois Groupe 6, assistés du muséographe Lorenzo Piqueras dessinent les plans. Le chantier débute en 1990 et s'achève quatre ans plus tard, pour un budget total de 203 millions de francs. Le nouveau Musée de Grenoble est inauguré le 29 janvier 1994. 

Musée de Grenoble
5 place Lavalette - 38000 Grenoble, France
Tél : +33 4 76 63 44 44
Horaires : Tous les jours de 10h à 18h30, sauf le mardi. Fermé 1er janvier, 1er mai et 25 décembre. Fermeture anticipée à 17h30 les 24 et 31 décembre. Clôture des caisses 30 minutes avant la fermeture. Évacuation des espaces : à 18h15 pour le musée
Tarifs : Visite des collections permanentes : Gratuite - Exposition temporaire principale : Plein tarif 14€ / Tarif réduit 7€ *Voir les conditions de tarif réduit et de gratuité - Autre exposition temporaire : Gratuite



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.