Cinéma : Sans filtre, (Triangle of Sadness) de Ruben Östlund Avec Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek, Woody Harrelson - Palme d'or Cannes 2022

 


Après quelques campagnes de publicité, Carl mannequin homme est déjà classé dans les minois passés de mode. Tandis que sa carrière décline, celle de sa compagne, Yaya influenceuse, modèle Instagram, prospère. Au moment de l’addition dans un restaurant à la mode, une carte bleue qui ne passe pas révèle les tensions dans le couple et questionne la redistribution des rôles. Une invitation pour un séjour sur un yacht spectaculaire, afin de faire la promotion d’une croisière de luxe, tombe à pic pour renflouer les comptes. Carl et Yaya documentent chacun de leurs faits et gestes sur les réseaux sociaux mais font l’impasse sur les disputes, les silences et les crises de jalousie. A bord, ils font la connaissance d’un Russe richissime, négociant en engrais organiques, et ses deux maîtresses, un couple britannique Winston et Clementine, marchands d’armes à la retraite, un nabab de la tech, qui vient de vendre sa start-up dont le compte en banque mirifique est devenu son levier de séduction. Le capitaine du yacht, ivrogne marxiste, refuse de quitter sa cabine à l’approche du dîner de gala tant attendu en sa compagnie. Une tempête s’annonce. 







Cannes récompense à nouveau Ruben Östlund, moraliste impitoyable distingué par une première Palme d’Or pour « The Square » 2017  et son très remarqué « Snow Therapy » en 2015. Il signe un film catastrophe en trois actes, oeuvre corrosive, politique qui initie la réflexion par la provocation. Farce grotesque, « Sans filtre » explore les failles de la société et nous tend un miroir grossissant. Ruben Östlund aborde des sujets sérieux par le biais du rire grinçant, du divertissement corrosif.

Sur fond d’industrie des loisirs de luxe, il questionne l’éthique d’une société contemporaine, sans idéal, sans morale. Le capitalisme triomphant et consumérisme à tout crin signent l’avènement d’une nouvelle lutte des classes dans laquelle la hiérarchisation passe par une déshumanisation des rapports humaines. Avec acuité et humour, le cinéaste dénonce les nouvelles élites de l’argent qui ont profité des pires travers du système. Cultivant l’ambiguïté, il force le trait jusqu’à la caricature, joue sur le déséquilibre. Sur le fil, vertige du basculement, il laisse libre court à sa puissance satyrique vengeresse. 

Ruben Östlund croque le monde des super-riches, des influenceurs, dénonce la tyrannie des apparences, la vacuité des réseaux sociaux, l’obsession délétères des signes extérieurs de réussite. La veulerie des personnages s’expose dans le mépris de classe, l’indécence nauséeuse de l’argent étalé, vanité et hypocrisie. Il y a une certaine satisfaction à les voir souffrir. La suite d’une tempête et d’un naufrage, la croisière prend une tournure inattendue. Les valeurs sont renversées, les rapports de force inversés. 




Verve nihiliste, le cinéaste nihiliste, volontiers misanthrope, dézingue à tout cette humanité hideuse. Sous la force de la charge caustique, le vernis craque. La mise en scène brillante s’illustre particulièrement dans la composition au cordeau des séquences comiques. La rythmique imparable souligne la maîtrise virtuose de la réalisation notamment dans une scène d’anthologie, mal de mer généralisé et excès réjouissants.  
Dénonciation aussi drôle que cruelle, règlement de compte au vitriol, « Sans filtre » est un film trivial et flamboyant, un jeu de massacre déconnant et savoureux.

Sans filtre, (Triangle of Sadness), de Ruben Östlund
Avec Harris Dickinson, Charlbi Dean Kriek, Woody Harrelson, Dolly De Leon, Zlatko Buric, Iris Berben, Vicki Berlin, Henrik Dorsin, Jean-Christophe Folly
Sortie le 28 septembre 2022