lundi 17 juillet 2017

Lundi Librairie : Karoo - Steve Tesich



Ivrogne impénitent, Saul Karoo, la cinquantaine bedonnante est script doctor. Son rôle de consultant consiste à réécrire les scénarios bancals pour les transformer en succès commerciaux bien lisses, bien aseptisés, aux normes d'Hollywood. Sa carrière florissante s'épanouit à l'instar de son alcoolisme. Egoïste et cynique, Karoo traîne son mal de vivre et ses névroses familiales entre un fils adoptif Billy qu'il tient à distance, incapable de lui donner l'amour paternel dont celui-ci a besoin et une ex-femme avec laquelle il a du mal à couper les ponts. Frappé soudain d'un drôle de mal, Karoo ne parvient plus à atteindre l'ébriété consolatrice quel que soit le nombre de verres qu'il ingurgite. Ce menteur invétéré se sent alors dans l'obligation de feindre l'ivresse en société afin de tenir son personnage. Lorsque Jay Cromwell, redoutable producteur, lui demande d'intervenir sur le film testament du génial cinéaste Arthur Houseman, Karoo songe d'abord à refuser, l'art étant la dernière chose à laquelle il croit. Mais quand il découvre que Leila Millar, petite actrice sans grand talent, second rôle de ce long-métrage est la mère biologique de Billy, Saul décide d'accepter le travail dans l'espoir un peu tordu d'expier ses fautes envers ses proches, quitte à saccager le chef-d'œuvre. Il choisit de le remonter entièrement pour le transformer en bluette romantique et lucrative en faisant de Leila, la star du film.   

Grand livre amoral, Karoo raconte l'histoire d'une lente déchéance provoquée par le désir candide de rachat, celui de devenir un meilleur homme, un meilleur père, un meilleur fils. Alors que le début des années 90, époque à laquelle se déroule l'intrigue, est marquée par la chute du Mur de Berlin, la fin de règne des Ceausescu, les personnages hantés par leurs rêves matériels semblent vivre dans un univers parallèle où les échos des bouleversements politiques ne sont que sujets légers de conversation. 

Ce roman caustique d'une rare férocité croque avec panache le petit monde du cinéma, milieu privilégié gangréné par la vacuité des existences.  de sens chez les riches dépressifs, fatuité d'un microcosme mené par l'appât du gain, sacrifice de l'art au nom du profit, c'est avec un humour très noir que Steve Tesich dresse le portrait satirique de cette tranche d'Amérique favorisée, satisfaite d'elle-même, nombriliste et foncièrement creuse.

Récit sarcastique et paradoxalement émouvant, le romancier prolonge le tour de force en forçant l'empathie du lecteur pour un anti-héros pathétique, incarnation de toutes les lâchetés humaines, sorte de salaud magnifique dont l'ivresse était le dernier rempart pour tuer l'ennui et supporter le monde dans lequel il évolue.

L'amertume tranquille, Saul Karoo, fuyant devant toute forme d'intimité, a mis la vie elle-même à distance. A tel point que ce cynique désespéré a besoin d'un public pour interpréter correctement son rôle de père, de mari, d'amant. Cet expert en mensonges et manipulations provoque sa propre perte et celle de ses proches en voulant se racheter d'une existence entière d'égoïsme. Ressorts dramatiques impeccables, mauvais choix en cascade, la chute est irrémédiable. Roman nihiliste contemporain, Karoo est une tragédie, celle d'une rédemption impossible. 

Karoo de Steve Tesich - Traduction Anne Wicke - Editions Monsieur Toussaint Louverture - Edition de poche Points





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