lundi 3 juillet 2017

Lundi Librairie : American Gods - Neil Gaiman



Pour une sale affaire qui a mal tourné, Ombre Moon (Shadow Moon en version originale) a écopé de six ans de prison. Après une remise de peine pour bonne conduite, il n'en a tiré que trois, cet adepte des tours de magie ne rêve que de retrouver sa femme Laura pour mener une nouvelle vie tranquille. A quelques jours de sa sortie, elle décède dans un accident de voiture en compagnie de l'un des meilleurs amis d'Ombre. Lors du vol qui doit le ramener chez lui, Moon fait la connaissance d'un mystérieux borgne qui se fait appeler Voyageur. Escroc assez doué, celui-ci tient absolument à engager Ombre, comme chauffeur et garde-du-corps. Tout d'abord réticent, il se laisse convaincre car après tout il n'a plus rien à perdre. Alors que Laura revenue d'entre les morts veille jalousement sur la sécurité d'Ombre, les deux hommes sillonnent les routes des Etats-Unis pour retrouver un certain nombre d'individus étranges. Ces drôles de personnages pourraient être d'une nature tout à fait surnaturelle malgré leur apparence banale. Voyageur tente de les persuader de s'engager dans un grand combat, celui entre les Anciens et les Modernes, les dieux des panthéons oubliés et les idoles profanes contemporaines que sont les Médias, la Technologie, la Télévision, la Ville. 

Roman fleuve aux allures de road trip, American Gods porte un regard ironique sur la société américaine moderne. Explorant l'inconscient collectif forgé de mythes et de folklores, Neil Gaiman dresse un portrait critique dont la virulence n'a d'égale que le profond attachement de l'auteur, d'origines britanniques, pour cette terre d'accueil où il vit et travaille depuis des années.

Humour caustique, acuité frappante, ce texte dense revisite les archétypes fantastiques à travers un récit complexe et érudit porté par un véritable talent de conteur. Les dialogues sont efficaces, les personnages nuancés, finement cernés, tour à tour attachants, effrayants, pathétiques. Les divinités qui se nourrissent de l'adoration des foules et des sacrifices des croyants, sont peu à peu tombées dans l'oubli à mesure que se formait la nation américaine. Au bout de leur irrémédiable déclin, ces déités réincarnées marchent parmi les hommes où ils hantent un monde sub-urbain sordide, relégués au rang de simple individu. Ils assistent à l'effondrement d'un nouvel ordre cosmique engendré par le déracinement, un ordre qui pour maintenir l'équilibre engendre de nouveaux mythes.

La construction en alternance du roman lui donne une dimension épique. Le récit principal, l'histoire d'Ombre, est entrecoupé de vignettes comme autant de légendes sur la façon dont chaque entité divine est arrivée sur le sol américain, apportée par un disciple migrant. Depuis la préhistoire à nos jours, Neil Gaiman explore avec panache et sans complaisance l'histoire américaine évoquant aussi bien les incursions vikings, les exils forcés des repris de justice britanniques du XVIIIème siècle que la traite des esclaves. Références mythologiques, religieuses, folkloriques, de la Scandinavie à l'Afrique, donnent une identité aux vagues de peuplement de l'Amérique. 

Les Etats-Unis, pays paradoxal, territoire multiculturel, ont donné naissance à une société qui a rompu avec ses racines. Neil Gaiman analyse l'air de ne pas y toucher, comment le melting-pot se traduit par un lent effacement des caractéristiques identitaires propres à chaque peuple alors que les usages ancestraux tombent en désuétude. Le système de références culturelles modifié, de nouvelles émergent. Qu'elles soient cinématographiques, télévisuelles, musicales, elles sont les fondements modernes.

Opposant tradition et modernité, identité communautaire et uniformisation de la mondialisation, ruralité passée et urbanisation déshumanisée présente, l'auteur déplore ce crépuscule des dieux. S'il égratigne le consensus d'une société dévorée par le consumérisme, il n'épargne pas pour autant les organisations traditionnelles soumises à des rites sanguinaires et des fois en des dieux atrabilaires. Si la réflexion reste toujours périphérique, elle est profondément ancrée dans ce grand roman d'aventure et fantastique.

American Gods - Neil Gaiman - Traduction Michel Pagel - Editions Au Diable Vauvert - Edition de poche J'ai Lu




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1 commentaire :

Marine Le Puy des Livres a dit…

SI je ne pense pas lire le livre, je regarderai très certainement la série.

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