lundi 5 décembre 2016

Lundi Librairie : La chute des princes - Robert Goolrick



Libraire chez Barnes and Noble, Rooney mène une vie modeste. Il se souvient des flamboyantes années 80, époque à laquelle il était golden boy à New York. C'était il y a vingt-cinq ans. Issu d'un milieu modeste, il obtient alors un poste mirobolant en jouant au poker contre le président d'une firme de Wall Street. L'argent est la clé qui ouvre toutes les portes et il est propulsé dans des sphères auxquelles il n'appartient pas. Objectif prendre sa retraite à quarante ans avec quarante millions de dollars de portefeuille. Les traders se prennent pour les rois du monde, ivres de pouvoir et d'argent dont ils ne font rien. Obsédés par les apparences, la flambe, les fringues, les bagnoles, les appartements à Soho, le culte de la réussite est aussi celui de l'indécence. La journée, c'est l'effervescence des salles des marchés et les bonus faramineux. La nuit tous les excès, alcool, drogue et sexe. Riche, ambitieux, odieux, Rooney rongé par un dégoût de soi croissant sombre dans l'alcoolisme et la toxicomanie. 

Retranscrivant avec une certaine mélancolie la fébrilité d'une époque, son extraordinaire arrogance, Robert Goolrick dresse le portrait de ces hommes et de ces femmes emportés par la fièvre de l'argent, cette décadence dans laquelle ils se vautrent au risque de se brûler les ailes. L'auteur scrute avec fascination et contrition cette foire aux vanités, ausculte l'hystérie collective au paroxysme avant le krach boursier de 1987. D'excès en fulgurances, le récit fait des aller-retour entre présent et passé dont il ne reste au narrateur que des souvenirs hallucinés, deux costumes sur-mesure passés de mode et des draps en percale de coton. Lucide dans une certaine forme de culpabilité, Robert Goolrick se souvient de ces destinées carbonisées.

L'auteur nous plonge dans un univers cruel et baroque dont les règles du jeu sont dépenser toujours plus, aller toujours plus vite jusqu'à la consomption. Ce tourbillon autodestructeur vertigineux est une épopée démente qui ne peut mener qu'aux enfers. Alors que les personnages saccagent leur vie ou celle des autres, la recherche effrénée du plaisir, le mépris du lendemain privent leurs existences de sens. Etres brisés rattrapés par la maladie avec l'apparition du sida, les overdoses, les suicides. L'échec fait de Rooney un pestiféré. Quitté le jour de son licenciement par sa femme qui refuse de déchoir avec lui, rejeté de tous, sa ruine marque la perte des illusions. 

Rêve d'absolu monstrueux, l'idéal des jeunes loups de Wall Street interroge le rapport de l'Amérique à l'argent. Histoire d'expiation et de rédemption, La Chute des princes saisit avec intelligence l'essence d'une époque, sa crudité et sa fureur. Robert Goolrick signe un roman sensible et mélancolique, une oeuvre personnelle en forme d'acte de contrition car ce yuppie dégringolé, c'est lui. Un roman entêtant, admirablement mené.

La Chute des princes -  Robert Goolrick - Traduction Marie de Prémonville - Editions Anne Carrière - Edition de poche 10/18




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