lundi 27 juillet 2015

Lundi Librairie : En finir avec Eddy Bellegueule - Edouard Louis



Dans un petit village de Picardie, près d’Abbeville, une région sinistrée où tout le monde se connaît et vis en vase clos, la misère comme un atavisme se transmet de génération en génération dans ce sous-prolétariat frappé par la violence, l’alcool et le racisme. Milieu rural démuni frappé par le fatalisme de classe, l’école est quittée trop tôt pour l’usine et les filles-mères sont la norme. Chez les Bellegueule, le père au chômage sombre dans la boisson, la mère fataliste est auxiliaire de vie auprès de personnes âgées. Eddy, ses quatre frères et sœurs sont nourris grâce aux aides sociales de la mairie, les colis des Restos du cœur, les ardoises chez l’épicière. Alors qu’il tente sans succès de ressembler aux autres, Eddy est en proie aux humiliations, aux souffrances quotidiennes, au mépris et au rejet de la différence. Il n’aime pas le foot. Il préfère le théâtre, la variété et les poupées. Gamin fluet, efféminé, il devient dès son plus jeune âge le souffre-douleur de son école. Il préfère également les garçons mais il ne le sait pas vraiment encore que les autres lui reprochent déjà.

Récit d’apprentissage, récit intime de la différence, Edouard Louis nous livre un témoignage littéraire intelligent et maîtrisé. Avec la puissance d’une intelligence aiguë, il décrit les mécanismes d’exclusion systématique, la brutalité du rejet et la culture de l’ostracisme dans un milieu défavorisé décrit à travers de brefs chapitres entre ombres et lumineuses fulgurances. Captivant jusque dans la crudité presque insoutenable des détails, l’énergie et la lucidité de l’auteur pousse l’effroi aux frontières de l’espoir.

Modulant son récit entre souvenirs et mise en perspective sociale, Edouard Louis, transfuge résilient, s’interroge sur sa reconstruction et sur la liberté qui passe par la fuite. Tandis que le sous-prolétariat semble condamné à un destin qu’il reproduit de père en fils, la violence des laissés-pour-compte prend naissance dans le saccage systématique des corps et des esprits à travers une sorte d’abêtissement programmé qui se transmet et donc l’évocation si direct laisse aux lecteurs un sentiment profond de malaise. La force sociologique du texte trouve son expression la plus frappante dans la dichotomie de la langue : la finesse, l’élégance de la plume du normalien et les rugosités du verbe employé par ses proches. La culture devient, pour l’auteur, symbole de l’insurrection contre sa famille, contre son milieu.

Implacable, dense, roman autobiographique mêlant avec intelligence l’effroi, l’espoir, l’ordure et la lumière, En finir avec Eddy Bellegueule glace, révolte, secoue mais ne laisse pas indifférent. Sans jamais sombrer dans le pathos ou les jugements à l’emporte-pièce, ce livre poignant comme il y en a peu, est de l’ordre du séisme intime. Brillant, bouleversant.

En finir avec Eddy Bellegueule - Edouard Louis - Editions du Seuil - Collection de poche Points



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