lundi 9 février 2015

Lundi Librairie : Soumission de Michel Houellebecq



En 2022, le bilan catastrophique du deuxième mandat de François Hollande souligne le déclin d’une France en déshérence tandis que gronde la menace d’une guerre civile fomentée par les extrêmes. Sous la férule de Mohamed Ben Abbes, la Fraternité musulmane, parti islamique modéré, rallie de plus en plus de suffrages. Le narrateur, François, 44 ans, est professeur de littérature à la Sorbonne, spécialiste du XIXème siècle et de Karl-Joris Huysmans à qui il a consacré sa thèse dix ans auparavant. Taciturne contemplateur, il boit beaucoup, fume à l’avenant, cède aux charmes des vénus mercenaires quand il ne séduit pas ses sémillantes étudiantes. Misère affective et déréliction marquent un quotidien gris de lassitude et de découragement.

C’est alors que le charismatique candidat de la Fraternité musulmane est élu au second tour des élections présidentielles face à Marine le Pen en recevant le soutien du PS, de l’UMP et des médias. Cet homme politique brillant a une vision, celle d’une Europe recentrée vers le sud et élargie aux pays musulmans du bassin méditerranéen. Avec impassibilité, la société française subit des mutations drastiques, un nouvel ordre qui semble satisfaire tout le monde : retrait des femmes du marché du travail ce qui conduit à une réduction drastique du taux de chômage, polygamie autorisée, favorisation de l’artisanat et des microstructures au détriment de l’industrie moribonde, afflux de pétrodollars du Qatar et d’Arabie Saoudite, la Sorbonne faculté coranique…

A travers le regard d’un narrateur neurasthénique, anti-héros monstre d’indifférence à l’image de la société qui l’a créé, l’auteur évoque la fin d’une civilisation celle d’un Occident revenu des concepts de liberté, de démocratie tant cette dernière désincarnée et décadente paraît vouée à la putrescence. Rongé par l’individualisme, l’ordre social plonge les individus sans idéal dans une détresse absolue où surnagent des obsessions nationalistes délétères.

Roman d’anticipation à forte résonance politique, Soumission joue avec les peurs irrationnelles en proposant un renversement radical des perspectives. Réquisitoire contre l’aveuglement et la passivité, satire ambivalente, cette féroce analyse sociologique est déclinée sur un mode d'une neutralité presque inquiétante. Cependant, la plume fluide volontairement atone aurait tendance à affaiblir la narration presque aussi flegmatique et indifférente que les protagonistes englués dans un dispositif assez peu construit contrairement à l’architecture ciselée d’un ouvrage comme La carte et le territoire.

La patte Houellebecq s’exprime néanmoins par un certain cynisme corrosif, un pessimisme empreint d’humour noir propre à l’auteur. A travers ses personnages d’hommes médiocres malgré leur position, frappés par la solitude et la misère sexuelle, dénués de convictions, il brocarde la consilience des élites. Le romancier, fasciné par les phénomènes religieux, nous livre également quelques pages magnifiques sur la littérature et sur Huysmans en particulier. Fable perverse à l’ironique ambigüité ponctuée de morceaux de bravoure, Soumission plus que le brûlot annoncé dans la presse aurait plutôt des allures de pétard mouillé.

Soumission - Michel Houellebecq - Editions Flammarion - Edition de poche J'ai Lu





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