lundi 25 août 2014

Lundi Librairie : Maria avec et sans rien de Joan Didion



Maria muse déchue, femme brisée, fuit son passé, sa carrière d’actrice ratée, son récent divorce avec un réalisateur en pleine ascension, le drame intime de sa fille internée dans un hôpital, en noyant son désespoir dans l’alcool et les médicaments. Au volant de sa Corvette, elle nie l’effondrement des choses, roulant sans but sur les highways de Los Angeles. Comportement hiératique, conscience évaporée dans les brumes des pilules sous ordonnance, cette fille perdue n’espère plus, égarée sur la route entre sa somptueuse villa de Beverly Hills, les motels anonymes, le désert oppressant et le bled paumé du Nevada dont elle est originaire. Adultère, irresponsabilité, alcool, drogue et ambition brisée comme autant de symptômes de la désintégration des êtres, l’attrait de l’abîme, l’indifférence et la perte irrémédiable de l’innocence.

Dans l’atmosphère accablée de la fin des années 70, Joan Didion donne une voix au désenchantement. Puissante évocation d’une Californie fantasmée dont il ne reste qu’un mirage décadent, lugubre sous un soleil de plomb et un ciel éternellement azur, Maria avec et sans rien évoque la déchéance d’une actrice de seconde zone. Symbole d’un milieu factice, celui du cinéma, cette anti-héroïne vit le rêve hollywoodien devenu cauchemar asphyxiant. Volonté ankylosée et superficialité dévorante, les âmes étouffent explorant le gouffre des ténèbres intimes, jusqu'à la tentation du néant, du rien, le désespoir le plus fatal. Les fêlures font éclater les figurines de porcelaine si lisses à l'extérieur.

Culture de la désillusion et subtile critique de la vacuité, ce bref et bouleversant roman est servi par une plume dont la grâce naturelle, fitzgéraldienne, confère au vertige du vide une élégance effilée.  perception lucide et angoissée de son temps, style concis, d’une précision chirurgicale, l’auteur tranche les destins tout en accords et dissonances. A travers ce court texte, d’une rare modernité, qui a inspiré toute la nouvelle génération d’écrivains américains, de Donna Tart à Bret Easton Ellis, Joan Didion nous livre la chronique fascinante et douloureuse d’une époque délétère.

Maria avec et sans rien (Play as it lays) de Joan Didion - Traduit de l’anglais par Jean Rosenthal - Editions Robert Laffont - Collection de poche Pavillons Poche



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