vendredi 14 juin 2013

Street Art : Julien "Seth" Malland, le globe-painter

Seth - rue Julienne - Paris 13


Né en 1972 à Paris, Julien Malland grandit à Vanves dans un milieu très ouvert au street art. Dès l’adolescence, il s’intéresse au graff et suit ses amis durant leurs expéditions pour photographier leurs fresques. Lui-même ne se lance dans l’intervention artistique sur les murs de la capitale que sur le tard à l’âge de 25 ans au milieu des années 90. Son pseudo de graffeur, Seth fait référence à la fois au dieu Egyptien, divinité guerrière opposé à Horus fils d’Osiris qu’il a assassiné - L'oeil d'Horus est le nom de la maison d'édition que Julien Malland a crée en collaboration avec Gautier Bischoff - au chiffre sept hautement symbolique mais également au troisième fils d’Adam et Eve, celui qui a survécu à la querelle d’Abel et Caïn, ancêtre de Noé et donc en quelque sorte le père de l’humanité. Alors qu’il poursuit des études à l’ENSAD - Ecole nationale des arts décoratifs - le jeune graffeur travaille en parallèle dans la publicité comme roughman réalisant les esquisses de spots, notamment pour la campagne du jeu à gratter Morpion, croquis pour lesquels il doit se plier au style de l’annonceur en faisant abstraction de sa propre patte. 


Seth - Butte aux cailles - Paris 13
Seth - rue Barrault - Paris 13


Avec Gautier Bischoff, Julien Malland réalise un premier livre paru en 2000, Kapital : un an de graffiti à Paris, à ce jour l’un des ouvrages de référence sur le street art parisien. Ce goût pour le partage et les découvertes ne le quitte plus. Seth a une âme d’explorateur et c’est au bout du monde qu’il poursuit sa quête. A travers les nombreux voyages qu’il entreprend, il découvre de nouvelles formes d’expression artistique qui vont l’inspirer afin de se trouver une identité visuelle. Lors du passage dans la publicité, il n’a pas eu l’occasion de développer un vocabulaire pictural personnel. Mais les artistes de tout horizon qu’il est amené à rencontrer lors de ses périples le poussent à s’interroger sur son style. Il replonge dans son passé, sa culture graphique, les dessins animés, la BD et petit à petit découvre sa propre voie. Il puise son inspiration auprès d’Hugo Pratt, ses carnets de voyage, particulièrement intéressé par la façon dont le dessinateur s’approprie les mythes et les traditions pour en faire quelque chose de moderne susceptible de toucher ses contemporains. Le travail de Hayao Miyazaki mangaka et réalisateur de films d’animation - Mon voisin Totoro, Princesse Mononoké, Le voyage de Chihiro - le touche également beaucoup. Paradoxe, l’expressionnisme dépouillé d’Egon Schiele, l’Art Nouveau somptuaire de Gustav Klimt. Parmi les artistes de street art, il cite volontiers Mode2 ou les jumeaux Os Gêmeos. 


Seth - rue Julienne - Paris 13
Seth - rue Julienne Paris 13 - détail


Seth, à la fois peintre, illustrateur, reporter, photographe et éditeur, aborde les voyages sous un angle singulier. Il s’agit avant tout pour lui de s’ouvrir à d’autres manières de vivre, d’envisager la création, de pratiquer l’art dans la rue. Pendant 7 mois, il part à l’aventure autour du monde, sac à dos, sans plan préétabli, dormant à droite à gauche chez l’habitant, chez des graffeurs qu’il rencontre sur place. Il visite Rio, Sao Paulo, Santiago, Valparaiso, Sydney, Hong Kong, Tokyo et publie en 2003 le livre Globe Painter  qui retrace son parcours.


Seth - passage Sigaud - Paris 13
Seth - fresque rue Emile Deslandres - Paris 13


Entre 2008 et 2009, Julien Malland vit 10 mois au Brésil. De cette expérience au plus près des communautés, naît un nouveau livre paru en 2010, Tropical Spray sorte de carnet de voyage composé de photos  des interventions urbaines réalisées en collaborations avec les artistes locaux, esquisses source d’inspiration. Les documentaires qu’il réalise pour Canal + depuis 2009, dans la série les Nouveaux Explorateurs, proposent de découvrir un pays à travers les arts de la rue, une façon originale d’aller à la rencontre des arts urbains reflets des cultures populaires du monde. Art public de type contextuel se développant à travers une politique du libre usage mais sans avenir durable, le street art se fait l’écho des inflexions locales. Chaque se œuvre se réduit à son propre périmètre, émanation, reflet d’un environnement. Un courant créatif polymorphe transcendant les disciplines artistiques qui dans sa globalité est un hymne à la diversité, à la curiosité.


Seth - fresque rue Emile  Deslandres - Paris 13


Lors de ses voyages personnels, Seth improvise, se laisse guider par les rencontres, les gens, les situations. Au plus près des populations, ces instants d’échange et de partage ancrés dans la réalité de la vie quotidienne aboutissent à la création d’œuvres en collaboration avec les artistes locaux. Malgré les différences culturelles les points communs, exaltés par les sensibilités artistiques qui s’expriment sans préjugés ni partis pris, sont une évidence. Le street art est porteur d’une forme d’universalité qui abolit les frontières entre les genres et les courants artistiques et remet en cause les pratiques conventionnelles. Expression plastique radicalement éphémère, l’art urbain vit au rythme de l’espace dans lequel il surgit, c’est un art de l’appropriation du réel. 


Seth et Jana und JS - rue de la Clef - Paris 5
Seth - rue de la Clef - Paris 5 - détail
Seth et Jana und Js - rue de la Clef - Paris 5


Profondément humaniste, pour Julien Malland les endroits d’intervention les plus intéressants sont à la fois les zones d’ambivalence où l’art urbain fait valoir une présence polémique, forme de résistance au balisage généralisé, appropriation violemment correctrice, comme le mur de Gaza ou la frontière séparant les Etats-Unis du Mexique mais également les quartiers populaires dans lesquels le graff formule plastique qui vient requalifier la géographie sensible de la ville en la reconfigurant s’intègre au lieu de vie et génère des rencontres, des échanges. Le territoire de la cité est source d’images, de formes, de mouvements et par extension d’idées, d’activisme. Dans une interview, Seth raconte que l’un de ses souvenirs les plus marquants est son passage dans un village en Indonésie à Pangukrejo à proximité du volcan Merapi peu de temps après la violente éruption qui a ravagé la région d’octobre 2010 à février 2011. Pendant une semaine, il peint avec des réfugiés apprenant aux enfants les rudiments du dessin.


Seth - rue Saint Médard - Paris 5
Seth et Jérôme Mesnager - rue Blainville - Paris 5


L’enfance fait parti de ses thèmes de prédilection. Il a un déclic en 2003 au Brésil dans une favela. Alors qu’il se prépare à peindre une fresque représentant une fille sexy et un homme armé, il prend conscience de l’environnement et réalise que le lieu, l’ambiance ne se prête pas à ce type de représentation. Dès lors, Seth s’adapte non seulement au paysage mais également aux populations locales à qui sont destinées ses peintures. Réaliser des graffs qui parleront à tout le monde mais surtout aux personnes qui habitent ces quartiers induit un effet de reflet dans la formalisation inédite de l’expression artistique. Le lieu de vie, chronotope essentiel de la création, engendre des œuvres fondées sur le principe d’immersion et conduit aux échanges en prise direct avec un public.


Seth - Amphithéâtre parc de Belleville - Paris 20
Seth - Amphithéâtre parc de Belleville - Paris 20


Dans ce travail de proximité, la question de la représentation passe en second plan. A l’étranger le lieu est presque plus important que l’œuvre elle-même, c’est la rencontre qui donne naissance à la fresque. En France l’atmosphère est différente. Il y a peu de place pour s’exprimer et cette restriction mène au graff sauvage dont poétique dissidente n’est pas ennemi du vandalisme. En Amérique du Sud, cela fait partie de la culture de demander à des peintres d’intervenir sur des pans de murs, sur les habitations. Le street art y est naturellement intégré et reconnu. Quand Julien Malland arrive dans un endroit, il va d’abord à la rencontre les gens qui vivent aux alentours. Pratiquant un art du geste public, art participatif, le graffeur fait preuve d’humilité face au regard des habitants ce qui est une nouvelle façon de penser la création artistique. L’œuvre in sitù propulsée d’une manière inédite et libre dans l’espace public se déploie sous le pinceau de son auteur sans aucune certitude de résultat. 


Seth - Amphithéâtre parc de Belleville - Paris 20 - détail


Les interventions de Seth requièrent des recherches préalables qu’il transcrit dans un moleskine qui le suit partout. Son travail se nourrit de ses expériences, ses voyages et son intérêt pour les cultures populaires, chaque pays offrant une vision différente de la création mais également des ses profondes préoccupations sociales. Il interroge les locaux requérant leur approbation, s’inspire de l’environnement et face au mur il se laisse une bonne part d’improvisation. Ses œuvres procèdent d’une esthétique du surgissement, de prélèvement du réel à un niveau élémentaire. Le street art s’adapte au milieu dans lequel il surgit, simplifié, art contextuel caractérisé par sa non-pérennité, sa volatilité. Le fragment d’espace en amont, le périmètre d’intervention comme argument artistique. Le mur pose une question, l’artiste y apporte sa réponse, esthétise selon un angle inattendu l’espace approprié. Le street art est l’expression d’une vision dont l’intégration est naturelle. Il apporte une autre lecture de l’aire urbaine en lui donnant une forme complémentaire qui revalorise son périmètre. La réalité de la ville donne l’échantillon que l’artiste va retravailler, recombiner en ouvrant une nouvelle surface d’expression.


Seth - Amphithéâtre parc de Belleville - Paris 20 - détail
Seth - Amphithéâtre parc de Belleville - Paris 20 - détail


Au marché de l’art à l’étroit dans son aire traditionnelle, l’art urbain apporte une nouvelle dynamique visant à recomposer la notion de contemporanéité, déconstruire la notion d’œuvre d’art et parfois d’auteur au profit de celle de processus. Si Julien Malland a aujourd’hui accepté d’être exposé en galerie et peint sur toile, c’est afin de financer ses voyages, de vivre de son travail, d’acquérir une liberté financière. Il est parfaitement conscient des contradictions du mouvement street art, une sous-culture devenue mainstream à la recherche d’une forme de crédibilité, de légitimité. Au-delà du paradoxe, ses créations sur toile sont complémentaires avec les graffs dans la rue. Ce médium permet de se lancer dans de nouvelles expérimentations. Toute œuvre réalisée dans la rue est amenée à disparaître. La beauté de la fragilité, la poésie qui découle de la dimension éphémère doit être compensée dans la réalisation d’œuvre pérenne destinée à être exposée et préservée. Une sorte de nouveau challenge intellectuel en somme.

Kapital, en collaboration avec Gautier Bischoff éd. Alternatives, 2000
Globe-Painter, éd. Alternatives, 2007
Tropical spray, éditions Alternatives, 2010
Adaptation en bande dessinée de la série animée Lascars, éditeur : Jungle, collection : Urban jungle

 
Seth, Gregos, Stoul, Swoon, L'Atlas - rue de la Mare - Paris 20


Parcours street art Lézarts de la Bièvre : 
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2 commentaires :

La Plume Passionnée a dit…

Mon article préféré :D Ces oeuvres sont tellement poétiques et colorés *.*

Caroline a dit…

J'adore cet artiste. J'aimerais avoir le temps de faire plus de reportages street art mais je suis débordée en ce moment.

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