Rucia, la Maca et la Moni, trois gamines des favelas des hauteurs de Santiago du Chili, étudiantes à la fac, expérimentent, de risques inconsidérés en excès variés, la sortie de l'adolescence. Caractère bien trempé et naïveté de la jeunesse, ces jeunes filles incarnent un renouveau, une vitalité et un courage face à une société en déshérence. La narratrice vit avec sa mère, qui tient une modeste épicerie, et son beau-père qui l'a élevée comme sa propre fille. Son père biologique, un Français, a disparu du paysage depuis longtemps. Il lui a donné ses yeux bleus et ses cheveux blonds. On la confond souvent avec une "gringa" une étrangère. Rucia, La Maca, La Moni s'embarquent dans un périple en stop pour assister festival de la Vierge Noire dans le Nord du pays. Sans un sou mais bien déterminées, inconscientes des dangers qui les guettent, elles parcourent les 1600km qui séparent Santiago du village d'Iquique. Les rencontres inquiétantes policiers véreux, tueur en série, routiers patibulaires ponctuent un trajet semé d'embûches. Elles éprouvent la solidarité féminine face aux hommes, abuseurs en puissance, se placent sous la protection de vénus mercenaires mi-putes mi-sorcières, croisent le chemin de jeunes voyous solaires et de parents inconsolables des disparus du régime de Pinochet.
Nicole Mersey Ortega, comédienne franco-chilienne, née au Chili dans un milieu très modeste, signe un premier roman puissant, récit initiatique mené tambour battant au rythme du road trip. Histoire de sororité et de survie, elle peint un tableau vivant et terrifiant de la société chilienne hantée la mort et la violence. À travers cette fresque expressionniste, elle touche à une certaine vérité du pays bien loin de la carte postale.
Le style cru, organique, viscéral, porté par la musicalité de la langue, dit l'atmosphère poisseuse, les milieux interlopes, la crasse, la misère économique et morale. Elle pose un regard lucide sur la réalité d'un pays d'une extrême brutalité, l'absence de beauté d'un quotidien sordide rongé par l'alcool, la drogue, la violence.
Symptômes d'une société malade de son passé traumatique, les hommes sont des prédateurs qui multiplient les exactions envers les femmes, harcèlement constant, agressions, féminicides. L'héritage mortifère de la dictature militaire de 1973 à 1990, l'horreur du régime fasciste sous lequel les disparitions, les tortures, les meurtres, les arrestations n'ont cessé de frapper la population, ont laissé de terribles séquelles collectives.
Les visions hallucinées du roman, bourbier fangeux, révèlent des personnages habités par une sorte de transe, rut perpétuel. La violence systémique à l'égard des femmes, l'oppression sexuelle, le machisme endémique envahissent chaque instant de ces vies obscènes. Les trois héroïnes, très jeunes femmes font acte de résistance en luttant pour leur émancipation, insolence de la jeunesse, fragilité. Les dialogues alertes éclairent la gouaille, la candeur malgré l'existence déjà difficile.
Nicole M. Ortega évoque avec nuance et force les marges et en particulier, les conditions de vie des habitants des bidonvilles en périphérie des villes et des sociétés. Elle dénonce le déterminisme, le classisme d'une société ancrée dans ses inégalités et son sexisme structurel.
Même le froid tremble - Nicole M. Ortega - Éditions Anne Carrière
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.




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