L'exposition "Julien Prévieux. Raisonnements déraisonnables", jusqu'au 27 juin 2026, au Grenier à Sel, espace dédié à la création contemporain, au coeur d'Avignon, questionne l'emprise croissante de l'Intelligence artificielle sur nos quotidiens. Professeur aux Beaux-Arts de Paris, lauréat du Prix Marcel Duchamp en 2014, Julien Prévieux (né en 1974) développe un regard analytique pas exempt d'humour à travers une riche pratique pluridisciplinaire. Il associe vidéos, sculptures, dessins, installations, performances, programmation informatique.
Dans le cadre de la manifestation qui se tient au Grenier à Sel, Julien Prévieux interroge notre dépendance croissante aux outils numériques, l'incidence de cette réalité sur la société, les normes, l'emprise sur les corps individuels et collectifs. L'Intelligence artificielle des robots conversationnels génère du texte de façon contextuelle afin d'apporter des réponses aux questions des utilisateurs dans un modèle qui réplique la conversation et le langage naturel. Les chatbots sont entraînés afin d'établir des échanges, échanges qui ont désormais des répercussions sur les comportements humains. Ces systèmes de langage, structures de pouvoir, de régulation, de sens, influencent la pensée, initient des mutations sociétales inattendues. Au gré d'expérimentations numériques, Julien Prévieux décortique les limites structurelles de ces IA. Autocorrections fantaisistes, délitement des raisonnements, production d'hallucinations, les failles de la technologie démontrent comment les robots dits intelligents ne le sont pas vraiment. De ces incohérences, ces dysfonctionnements surgissent fulgurances poétiques et saillies absurdes.
La diffusion de l'IA dans nos quotidiens jusqu'à l'omniprésence interroge l'avenir de la pensée. Julien Prévieux se penche sur ces retentissements inattendus en développant une critique de la technologie et de ses usages. Il éclaire comment ces robots surinformés par les algorithmes de machine learning produisent des contenus d'une complète absurdité. Fasciné par les anomalies, le plasticien ancre sa réflexion dans la réalité matérielle par une hybridation des formes et des genres.
Univers du travail, de l'économie, de la politique, il détourne les normes, les codes et les logiques qu'elles soient administratives ou informatiques, dogmes et dérives pour en faire des matériaux élémentaires. Les bases de données, les systèmes de surveillance, dispositifs de contrôle nourrissent la dimension plastique de sa production.
"Des reliquats d'attention" (2026) explore les stratégies de détournement, les facéties de la machine confrontée à ses limites. L'installation constate la transformation de la langue sous le joug d'une illusion d'intelligence. Les défaillances démasquent le simulacre de réflexion. L'IA et ses faux-semblants de pensée ne parviennent pas à se départir de biais fatals, fruits d'une accumulation de données en absence d'échelle de valeur. Hallucinations, mensonges, absence de logique, confusions et erreurs soulignent sa fragilité tandis que flotte la menace du piratage.
Julien Prévieux appréhende parfois la critique sociale par le prisme du jeu. Dans le cadre de l'oeuvre "Hallucinations appliquées", il dialogue avec Chat GPT et lui propose de jouer au pendu. Le robot pris en défaut se met à mentir, à inventer des mots, des prétextes. La série d'expériences mené autour du jeu d'échecs vient souligner cette propension à l'affabulation. Le plasticien pose des problèmes relativement simples, auxquels les chatbots offrent des réponses incohérentes. Ils défient les règles, nombre de pièces, déplacements autorisés, accumulent les erreurs, s'affranchissent des contraintes. La faille des modèles scénarise l'effondrement du dispositif logique. Julien Prévieux présente le résultat de ses recherches par le biais de diagrammes et d'impression 3D.
Les images capturées au téléobjectif des locaux de Google à Los Angeles complétées de messages graphiques et textuels détournés, restitués dans un ordonnancement qui les place à la même échelle, composent l'oeuvre "Today is great" (2014).
L'installation "Pour Lana" (2028) met en scène des poèmes visuels en Yerkish, langue inventée par les chercheurs linguistes afin de tester les capacités d'apprentissage du langage des grands singes. Cette langue rudimentaire écrite se compose d'une centaine de symboles géométriques. En 1971, Duane Rumbaugh et Ernst bon Glasersfeld enseignent ce mode d'expression à la femelle chimpanzé Lana (1970-2016). Celle-ci parvient à distinguer les lexigrammes, à séquencer des mots grammaticalement et à produire des énoncés. Julien Prévieux rédige des Haïku à partir du Yerkish.
Le film "Where is my (deep) mind ?" dont le tournage s'est déroulé sur le site du CNES à Toulouse, rend compte d'une partie de jeu hybride "Codex spatium" (2024). Inventé par l'artiste, il embrasse la thématique le droit spatial, les règles qui régissent l'exploration et l'exploitation de l'espace, initiant dialogues avec l'IA, discussions ludiques et juridiques, expérimentations variées.
La tapisserie "Carte approximative et figurative des flux" (2021), commande de la CNIL en 2017, auprès du Mobilier national, a été réalisée à la Manufacture nationale de Beauvais. Elle s'inspire des missions et des valeurs de la Commission nationale de l'informatique et des libertés. Julien Prévieux a créé le carton à partir de données variées, celles prises par un oculomètre, enregistrant par infrarouge les mouvements des yeux du personnel de la CNIL, mais aussi des listes de mots-clés évoqués lors de délibérations ou récurrents dans les plaintes reçues par l'organisation. D'après ces informations, il a réalisé des diagrammes transcrits en abstractions graphiques.
"Dynamique de l'erreur" (2022), une série de dessins à l'encre réalisés au traceur, représente une suite de chutes enregistrées grâce à une combinaison de motion capture. Malgré la précision de ce dispositif de haute technologie, les bugs entraînent des effets plastiques inattendus et des erreurs de calcul, des chutes plus bas que le niveau du sol, des mouvements décomposées irréalistes.
La vidéo "Anomalies construites" (2011), traverse en caméra subjective un openspace ponctué d'écrans d'ordinateur.
Julien Prévieux. Raisonnements déraisonnables
Jusqu'au 27 juin 2026
Le Grenier à Sel Avignon
2 rue du Rempart Saint Lazare - 84000 Avignon
Accès gratuit sans réservation
Horaires : du mercredi au samedi, de 14h à 18h. Visites commentées les mercredis et samedis à 16h30
Tél : 04 32 74 05 31
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.


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