L'exposition "Madame de Sévigné. Lettres parisiennes", au Musée Carnavalet - Histoire de Paris redonne chair à la femme derrière le monument des lettres. À l'occasion du 400e anniversaire de la naissance de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), cette manifestation réunit un important corpus de 200 pièces. Tableaux, portraits, documents, lettres autographes, manuscrits, ouvrages originaux, gravures, mobilier originel de l'Hôtel de Carnavalet où la marquise a résidé durant vingt ans, de 1677 à son décès, convoquent la mémoire de Mme de Sévigné, la figure littéraire et l'aristocrate du Grand Siècle. L'abondante correspondance nouée en particulier avec sa fille, Mme de Grignan, témoigne d'une époque, à travers le récit détaillé de son quotidien, la vie politique, intellectuelle, la société et la cour, les cercles mondains, les bouleversements sociétaux. Acuité du regard posé sur son temps, l'épistolière capture dans ces missives un tableau vibrant de la ville, un Paris vivant, incarné.
Les lettres de Mme de Sévigné sont éditées à titre posthume. La marquise refuse toute publication de son vivant. Son œuvre humaniste, élégante, éclaire le Grand Siècle sous des angles inattendus. Parmi les 1120 lettres inventoriées, 764 sont adressées à sa fille, 126 à son cousin Roger de Bussy-Rabutin, 220 à 29 correspondants parmi lesquels ses grands amis le duc de La Rochefoucauld et Madame de la Fayette, ainsi que le cardinal de Retz. Cette correspondance dessine en creux, le portrait d'une femme érudite et libre, une mère aimante, une figure des cercles littéraires, observatrice avisée et esprit affuté. C'est elle que l'exposition "Madame de Sévigné. Lettres parisiennes" au Musée Carnavalet s'attache à évoquer.
Le comité scientifique en charge de l'exposition, spécialiste de l'œuvre et de la période, s'est penché sur la postérité cette correspondance dont l'influence perdure depuis quatre siècles. Marcel Proust ou Virginia Woolf, le cinéaste François Truffaut y font référence. La culture populaire s'en empare. Les lettres de Mme de Sévigné figurent au programme scolaire du collège. La marquise devient égérie chocolat ou camembert.
Marie de Rabutin-Chantal nait le 5 février 1626, au sein de l'Hôtel de Coulanges, 1bis place Royale - actuelle place des Vosges - propriété de ses grands-parents maternels. Très tôt orpheline, elle est élevée, à partir de 1634, par sa grand-mère Jeanne Françoise Frémyot, baronne de Chantal et son grand-père Philippe de Coulanges. Au décès de ce dernier en 1636, l'enfant est accueillie chez l'aîné de ses oncles maternels, Philippe II de Coulanges (1595-1659). Elle reçoit une éducation de qualité, rare à l'époque pour les femmes et connait l'influence d'un autre oncle maternel, l'abbé Christophe de Coulanges (v. 1607-1687), dit "le Bien bon", figure paternelle et administrateur de ses biens.
À dix-huit ans, en 1644, réputée pour sa beauté et son esprit, elle épouse Henri de Sévigné (1623-1651), aristocrate de la vieille noblesse bretonne. Ils donnent naissance à deux enfants, Françoise-Marguerite née en 1646 et Charles en 1648. Henri de Sévigné meurt au cours d'un duel en 1651. Mme de Sévigné se trouve veuve à vingt-cinq ans. Cette situation lui confère un statut particulier, une indépendance dans un monde où ses paires sont maintenues sous l'autorité d'un homme, que ce soit leur époux ou leur père. Elle se partage entre vie mondaine et éducation de ses enfants, entre quartier du Marais à paris et domaine des Rochers en Bretagne.
Sa fille Françoise épouse en 1669, François Adhémar de Monteil de Grignan, lieutenant-général de Provence, et emménage au château de Grignan, dans la Drôme provençale. Afin de maintenir le lien malgré la séparation géographique, la mère et la fille entament une correspondance. La première lettre de Marie de Sévigné à Mme de Grignan est datée du 6 février 1671. La marquise a alors quarante-cinq ans.
Chroniqueuse de son temps, la marquise associe les éléments biographiques, les sujets personnels de l'intimité, les préoccupations du quotidien, aménagement de l'Hôtel de Carnavalet, de son jardin, gestion de son personnel, descriptions de promenades. Elle livre de brillants commentaires de la vie culturelle et intellectuelle, comptes-rendus de spectacles, réflexions critiques au sujet de ses lectures, retranscriptions de conversations avec un sens rare de la dramaturgie. Élégance d'une plume alerte, spontanéité, fluidité, Mme de Sévigné passe d'un sujet à l'autre avec la même aisance, qu'il soit léger, sérieux, érudit, frivole.
Elle aborde avec le même sens de la narration les affres de la vie publique, les événements politiques et sociaux. Les mondanités, anecdotes de la cour, intrigues, amitiés, alliances, scandales, deviennent de véritables feuilletons sous la plume de Mme de Sévigné. Elle raconte le mariage secret de la cousine germaine du roi, Anne Marie Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle avec Antonin Nompar de Caumont, duc de Lauzun vers 1671. Elle évoque les rumeurs d'empoisonnement concernant le décès soudain d'Henriette d'Angleterre, belle-sœur de Louis XIV. Elle narre la chute et l'arrestation de Nicolas Fouquet en 1661. Elle détaille l'affaire des poisons et relate l'exécution de Marie-Madeleine Anne Dreux d'Aubray, marquise de Brinvilliers, dite "la Brinvilliers" en 1676.
Les lettres de Mme de Sévigné décryptent en sous-texte la condition des femmes. Écartées des fonctions officielles de pouvoir, elles exercent leur influence au sein des salons littéraires, cercles intellectuels fréquentés par les beaux esprits. Sous le règne de Louis XIV, les plus érudites acquièrent une forme d'émancipation. L'émergence d'une génération de femmes éduquées qui écrivent et tiennent salon marque les années 1650-1660. Romancières, poétesses, dramaturges, épistolières ou mémorialistes, elles bousculent l'ordre établit des lettres françaises. La littérature galante, qualifiée de préciosité par ses détracteurs à l'instar de Molière, désigne le courant littéraire et esthétique dont elles sont les autrices en France.
Mme Sévigné fréquente les cercles littéraires animés par les grandes salonnières, du tout premier salon de Mme de Rambouillet (1588-1665) et sa fille Julie à celui de Madeleine de Scudéry (1607-1701), lancé en 1652. Les grandes figures littéraires, scientifiques, politiques se réunissent auprès de ces dames et jouent la stratégie du réseau des arts et des lettres. Madeleine de Scudéry, Madame de La Fayette, Henriette de Coligny de La Suze, Antoinette Des Houlières, Françoise de Motteville, Marie de Nemours, Catherine de Rambouillet, Anne-Geneviève de Bourbon-Condé, Élisabeth-Angélique de Montmorency-Bouteville, Madame de Maintenon, Madeleine de Souvré, Antoinette de Saliès, Charlotte Saumaise de Chazan, Françoise Pascal, exercent un rôle important dans l'évolution de la pensée.
Le dernier chapitre de l'exposition convoque un émouvant Paris de Mme de Sévigné. Attention au monde et son effervescence, la marquise évoque au gré des promenades la réalité de la ville et ses quartiers, circulation, éclairage, foule, aménagements, urbanisation.
Madame de Sévigné. Lettres parisiennes
Jusqu'au 23 août 2026
Musée Carnavalet - Histoire de Paris
23 rue Madame de Sévigné - Paris 3
Tél : 01 44 59 58 58
Horaires : Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Métro Saint Paul ligne 1 / Chemin Vert ligne 8
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.


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