Lundi Librairie : Les orphelins. Une histoire de Billy the Kid - Éric Vuillard

À la fin du XIXe siècle, Billy the Kid, hors-la-loi, devient une figure de l'Ouest américain, en mourant à vingt-et-un an, le 14 juillet 1881 à Fort Summer au Nouveau Mexique. Abattu par le shérif Pat Garrett lors d'une évasion rocambolesque, ce jeune paria, un desperado "un désespéré", s'inscrit dans la légende des États-Unis. Trajectoire fulgurante, il laisse derrière lui vingt-un cadavres, des vols, des braquages et le souvenir d'une cavale sanglante jusqu'au Nouveau Mexique. Mais ce criminel ne serait-il pas plutôt une victime de son époque et de l'ultra-libéralisme ? Éric Vuillard retrace son enfance miséreuse à New York, la mort de sa mère, une adolescence de la survie marquée par les premiers larcins, son ralliement à une bande de jeunes paumés. Le romancier se penche sur un personnage méconnu malgré sa célébrité. Est-il un meurtrier acculé par les gardiens de l'ordre ou un fugitif poursuivi par une justice corrompue ? Le romancier interroge la création d'une légende à une époque où la presse connait un essor formidable mais exempte de déontologie. La recherche du sensationnel destinée à vendre toujours plus alimente des récits rocambolesques et scandaleux plus attrayants. 

La biographie lacunaire de Billy the Kid, en absence de certitude concernant son état civil, William Henry McCarty ou William Henry Bonney, la date de naissance, peut-être le 23 novembre 1859, les origines exactes, les premières années, se nourrit de fantasmes. Peu d'informations avérées nous sont parvenues mais son nom est inscrit dans l'histoire de la Conquête de l'Ouest, légende perpétuée par les films de genre, le western. 

Billy the Kid et ses compagnons d'infortune, orphelins marginaux, opprimés, laissés pour compte du rêve américain, sont jetés sur les routes par la nécessité, par la misère. L'auteur démythifie l'histoire de ces renégats, à hauteur d'homme pour mieux déconstruire la légende de l'Ouest. Il éclaire les zones d'ombre du récit national fondateur, les ambiguïtés. 

Dans ce court texte, mélancolique, inspiré, tragique, écriture à l'os d'une grande fluidité, Éric Vuillard expose la réalité d'une noirceur glaçante. Il déploie en sous-texte un réquisitoire contre notre époque et sa politique économique héritée de cette ère de violence, pilier d'une nation capitaliste au service de l'intérêt des puissants.

Derrière le folklore de l'Ouest américain, Éric Vuillard retrace en quelques traits bien sentis la réalité, celle de la colonisation d'une terre habitée par des peuples autochtones, le génocide des Amérindiens les Natifs américains, la terreur établie par les brigands, la violence des premiers grands propriétaires terriens. Ces derniers organisent le maintien de leur ordre, pour leur profit, par des milices constituées de hors-la-loi. Ils massacrent des populations, volent des terres, exproprient et rançonnent les petits pionniers, mettent en place des systèmes de métairies. Les anciens bandits à leur solde deviennent shérifs, policiers. 

En parallèle, ces grands propriétaires organisent le pillage des ressources naturelles, mines d'or, commerce de la fourrure, établissement de troupeaux de bovins et éradication des bisons qui leur font concurrence. Malgré l'origine crapuleuse de leurs biens, l'accumulation des richesses leur permet de se rachèter une réputation, un statut. Ils établissent leur domination dans les arcanes du pouvoir. Les grands propriétaires deviennent gouverneurs, sénateurs. Ils règnent sur cette nouvelle nation née dans la violence et le sang.

Les vainqueurs écrivent l'Histoire. Le temps permet d'en dévoiler les non-dits. Éric Vuillard signe un ouvrage saisissant. L'exposition du capitalisme sauvage des origines qui se révèle en lui-même terreau du fascisme, nous invite à réfléchir sur notre propre époque et ses dérives.

Les Orphelins. Une histoire de Billy the Kid - Éric Vuillard - Éditions Actes Sud



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.