Théâtre : Lorsque l'enfant paraît, d'André Roussin - Avec Catherine Frot et Michel Fau - Théâtre de la Michodière - Jusqu'au 4 juin 2023

Crédit Marcel Hartmann

Charles Jacquet, sénateur et sous-secrétaire de la Famille, conservateur réactionnaire, vient de contribuer au vote de l'interdiction des maisons de tolérance et au renforcement des sanctions pénales contre l'avortement. Cynique retors à l'intégrité douteuse, il professe en façade les usages éculés d'un certain milieu, une morale bourgeoise pleine de morgue et d'étroitesse d'esprit. Claquemurée dans le carcan des conventions sociales, Olympe son épouse modèle, grenouille de bénitier, ne manque jamais une messe le dimanche et se désole de la jeunesse délurée. Leur fille Annie, fiancée à un comte, affiche l'arrogance et les certitudes de sa position sociale. Leur fils Georges, jeune homme lunaire, entretient une liaison avec Natacha la secrétaire de Charles. La mascarade quotidienne est perturbée par un déferlement de nouvelles improbables, de grossesses non désirées. La femme de Charles, sa fille, sa secrétaire et même la bonne sont enceintes. Une mystérieuse maîtresse ressurgit du passé. Charles voit sa campagne électorale menacée par ces atteintes aux bonnes moeurs. Il renie tous ses principes affichés pour envisager une série d'IVG qui préserverait sa carrière.

En 1951, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le dramaturge André Roussin écrit une satire corrosive qui rencontre des échos troublants avec notre actualité, la montée des conservatismes et la remise en question de l'accès à l'IVG. "Lorsque l'enfant paraît" rencontre un grand succès public et participe de l'évolution de la société. L'interruption volontaire de grossesse est alors encore un tabou. Il faudra attendre les années 1970 pour la légalisation de la contraception et la dépénalisation de l'avortement. 

André Roussin nous régale avec les déboires d'une famille bon teint, déconnectée des réalités de l'époque. Leur vie bien rangée en apparence est bouleversée par une série de grossesses imprévues. Le jeu de massacre en règle, petit grain de folie délicieux, générosité des bonnes intentions, débute en fanfare. Cette exécrable tribu campe sur des convictions d'un autre temps. Les ridicules, les combines, les petits arrangements avec la morale nourrissent la comédie, les rebondissements, quiproquos et autres renversements de situation. La pièce irrésistible est portée par la force burlesque du tandem complice, Catherine Frau et Michel Fau, qui se retrouvent après "Fleur de Cactus" montée en 2015.




Michel Fau signe une mise en scène de précision, mécanique redoutable au service du texte et des personnages dans un décor acidulé imaginé par Citronnelle Dufay. Le ton décalé des dialogues capture les médiocrités, les bassesses. L'outrance, la virulence, tournent en dérision les impostures, les escroqueries morales. Les répliques recourent volontiers au sarcasme pour épingler cette frange de la société qui entend imposer ses considérations politiques, religieuses à tout le monde sans pour autant les respecter.

Catherine Frot, touchante dans son rôle de bourgeoise coincée que son mari profondément misogyne déconsidère, associe un mépris de classe odieux et une naïveté désarmante. En pleine débâcle morale des faux-semblants, le pater familias incarné par Michel Fau, impeccable, entretient la façade des principes éculés, des idées réactionnaires. Agathe Bonitzer et Quentin Dolmaire campent des enfants délicieusement insupportables chacun à leur façon. Maxime Lombard est épatant en grand-père cardiaque, paradoxalement le plus moderne de tous.

Empêtrés dans leurs contradictions, les protagonistes oscillent entre le vice et la vertu, bourgeois drapés dans leurs privilèges, leurs empêchements et leurs faiblesses, leurs hypocrisies, bientôt ébranlés dans leurs certitudes. Réjouissant. 

Lorsque l'enfant paraît, d'André Roussin
Jusqu'au 4 juin 2023
Mercredi, jeudi, vendredi 20h - Samedi 16h30 et 20h - Dimanche 15h30

Texte André Roussin 
Mise en scène Michel Fau
Avec Catherine Frot, Michel Fau, Agathe Bonitzer, Quentin Dolmaire, Hélène Babu, Sanda Codreanu, Maxime Lombard
Assistant mise en scène Quentin Amiot
Décor Citronnelle Dufay
Costumes David Belugou 
Lumières Antoine Lecointe 

Théâtre de la Michodière
4 bis rue de la Michodière - Paris 2
Tél : 01 86 47 68 62




Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.