Cinéma : Soeurs, de Yamina Benguigui - Avec Isabelle Adjani, Rachida Brakni, Maïwenn


Il y a trente ans, une femme a emmené ses trois filles loin d’Alger et d’un conjoint aussi violent que toxique. En France, les sœurs vivent, chevillé au coeur, le souvenir douloureux leur frère Rheda, enlevé par le père et introuvable depuis toutes ces années. Leur mère Leïla, impuissante face aux décisions de son ex-mari soutenu par la loi, a posé une chape de plomb sur la mémoire algérienne de la famille. Pour les protéger, pour parvenir à aller de l’avant, elle s’est endurcie. Chacune gère ses traumas à sa façon. L’aînée, Zorah, metteuse en scène, dramaturge, artiste, est en train de monter un spectacle autofictionnel, une façon pour elle de mettre ses blessures à distance. La cadette, Djamila, mairesse, citoyenne engagée de la République, modèle d’intégration, ne veut pas être ramenée à son algérianité. Norah, la benjamine, bouillonne, pleine de révolte, de colère. Elles apprennent que leur père se trouve à l’hôpital à la suite d’un AVC et qu’il risque de mourir. Elles décident de se rendre en Algérie avec l’espoir que le vieil homme malade, leur ancien bourreau, révèle où est Rheda. Un retour sur la terre natale au cœur du Hirak, le soulèvement démocratique du peuple algérien qui fait souffler le vent de la Révolution depuis 2019.


 


Yamina Benguigui parle de l’Algérie du point de vue des femmes. Elle célèbre leur héritage, celui qui demain sera transmis. La mémoire du pays jusqu’alors blessure inguérissable devient source d’inspiration, creuset fertile d’une narration portée par l’espoir. Ce retour vers le passé permet de soigner les cicatrices et peut-être d’accéder à la résilience pour construire un avenir ensemble. Dans un mouvement créatif foisonnant, la réalisatrice mêle la fiction et la réalité. Parfois la puissance émotionnelle embrasse une forme de violence justifiée par le parcours des personnages. Les trois sœurs du récit ont un compte à régler avec l’Histoire qui a brisé le père et la famille. Elles traversent la Méditerranée en quête de réponses, souffrant de l’attachement au pays qui leur a été refusé. En racontant ce retour aux origines, Yamina Benguigui aborde des thématiques aussi douloureuses que cathartiques, le déracinement, la maltraitance, le rapt parental d’un frère dans un contexte de violences conjugales, de violence faites aux enfants et les difficultés de la reconstruction.  

La cinéaste désirait que ses actrices aient un lien authentique avec l’Algérie. La fiction rejoint leur réalité, une dualité que les quatre femmes partagent, un déchirement entre deux pays, deux cultures. Yamina Benguigui s’est inspiré de sa propre expérience afin d’écrire des personnages vibrants, des soeurs qui incarnent la complexité de l’identité « pas assez françaises en France, pas assez algériennes en Algérie ». La séparation est une déchirure vécue différemment par chacune. Faire face, refouler, se révolter. Pourtant, elles sont toutes hantées par des fantômes qui les empêchent de vivre, des fêlures incapacitantes. 


Les sœurs auxquelles Isabelle Adjani, Rachida Brakni, Maïwenn prêtent leurs traits, merveilleux trio tout en contrastes, affirment des caractères bien trempés. Les comédiennes sont remarquables. Elles font vibrer le film de leur présence lumineuse. Emerveillement sans cesse renouvelé, l’émotion affleure sur le visage d’Isabelle Adjani dans le rôle de Zohra, double fictionnel de la réalisatrice. La subtilité de l’incarnation ne cède en rien à l’intensité, à la profondeur. Rachida Brakni, en Djamila, la précision, la justesse, Maïwenn en Norah, l’incandescence, relèvent le défi de cette sororité complexe. Dans ces rapports entre sœurs se rejoignent passion, tendresse, émotion, emportement. Un film fort, intime, bouleversant.

Sœurs, de Yamina Benguigui
Avec Isabelle Adjani, Maïwenn, Rachida Brakni, Fettouma Bouamari, Hafsia Herzi, Faïza Guène, Rachid Djaïdanin 
Sortie le 30 juin 2021