Cinéma : 143 rue du Désert, un documentaire de Hassen Ferhani

 

Un minuscule relais routier aux confins du désert algérien sert de balise aux camionneurs et voyageurs de passage. Depuis vingt-sept ans, Malika, mène une vie rustique, dépourvue de confort moderne.  Elle a tout quitté pour ouvrir ce commerce rudimentaire, à peine plus qu’une buvette, une vingtaine de mètres carrés, dernier lieu où il est possible de déjeuner pour cinquante dinars. La vieille femme accueille les routiers, habitués et clients éphémères, les rares touristes, les rêveurs, les égarés. Ils s’arrêtent pour boire une tasse de thé, engloutir une omelette, une boîte de thon, se ravitailler en cigarettes, faire la conversation, partager des anecdotes, se laisser aller à la confidence. Fatiguée, désabusée mais énergique Malika règne sur ce modeste royaume, femme forte qui écrit sa propre histoire, selon ses propres termes. Personnage aussi mystérieux que singulier, elle se dit célibataire, sans enfant. Oreille toujours attentive, elle est tour à tour bistrotière, psy, mère de substitution, gardienne de l’immensité désertique. Mais la survie de son café est remise en question par la construction à proximité d’une station-service dotée d’une cafétéria moderne et d’une mosquée. Confrontation du nouveau monde et de l’ancien.








Désireux de réaliser un film au sujet de la Transsaharienne, la Nationale 1 qui traverse le désert, 2300 kilomètres d’Alger jusqu’à la frontière du Niger, le documentariste Hassen Ferhani prend la route fin 2017. Il rencontre Malika, introduit auprès d’elle par l’écrivain Chawki Amari, qui avait créé un personnage de roman sur le modèle de cette femme unique, dans le livre « Le faiseur de trous ». Il retourne la voir en février 2018 avec sa caméra qu’il pose dans ce petit café du bout du monde en attendant que quelque chose se passe, que surgisse la vie.

Documentaire sensible, humaniste, « 143 rue du Désert » s’inscrit dans une économie de moyens et de parole, ascèse propice à l’émergence de l’inattendu, de la poésie. Une baraque minuscule qui pourrait sembler abandonnée, une drôle de vieille dame coriace, et le désert à perte de vue. Film contemplatif, road-movie immobile, la beauté des images convoque la puissance des imaginaires. La réalité dépasse la fiction à bien des égards. 

Hassen Ferhani trace un portrait de femme formidable, caractérielle, généreuse, matoise, une légende de la route, un personnage haut en couleur. Son regard bienveillant capture la vérité des êtres. Le relais routier de Malika, halte dans le désert, se révèle oasis d’humanité, un poste d’observation de la société algérienne. Loin d’être aussi isolé que sa situation géographique pourrait le faire penser, chaque client de passage ramène avec lui le monde. Ces routiers de passages réinventent un microcosme, celui de Malika, seule femme dans un univers d’hommes.



 
La caméra capte le temps suspendu d'un lieu perdu au milieu de nulle part. Hassen Ferhani saisit l’émotion, la solitude des êtres qui viennent s’épancher auprès de la vielle femme, le silence, les conversations décousues. Le film illustre la diversité du peuple algérien et questionne son histoire contemporaine à travers la parole de chacun. Le réalisateur donne à entendre le trauma des années noires, la décolonisation, la politique ainsi que les problématiques actuelles, la mondialisation, le changement climatique. Espace d’échange des idées, de liberté, chez Malika le respect pour la parole de l’autre permet de développer une réflexion sur la société dans son ensemble. 

143 rue du Désert, un documentaire de Hassen Ferhani
Sortie le 16 juin 2021