Paris : Fresque Le Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud, la rue Férou éclairée par les mots du poète - VIème


La Fresque Le Bateau Ivre d’Arthur Rimbaud, rue Férou à Paris, déploie à travers la ville les mots de l’homme aux semelles de vent. Les cents vers du poème retranscrits intégralement s’inscrivent sur un long mur aveugle appartenant à l’enceinte des bâtiments la Direction générale des Impôts, ancien séminaire de Saint Sulpice où Talleyrand étudia. Déployés sur près de 300m2, les mots du poète libertaire, marginal illuminé, résonnent un peu comme un pied de nez à l’administration fiscale. Ce drôle de décor ne manque pas de piquer la curiosité des passants. Ceux qui ont appris ce poème à l’école mais également les touristes pour qui le nom de Rimbaud incarne une sorte d’éternelle adolescence française. Le projet a été réalisé à l’initiative de la Fondation néerlandaise Tegen-Beeld et de l’association internationale Les Amis de Rimbaud, soutenu dans son financement par l’ambassade des Pays-Bas et près de deux cents contributeurs particuliers. Durant près de dix semaines, sous le regard des passants enthousiastes, le calligraphe Jan Willem Bruins a travaillé à la main, directement sur la pierre afin de livrer cette oeuvre singulière. La fresque a été inaugurée le 14 juin 2012 dans le cadre du trentième Marché de la Poésie. 








La Fresque Le Bateau Ivre d’Arthur Rimbaud ne manque jamais d’attirer l’attention des promeneurs dans cette ruelle discrète qui descend en pente douce du jardin du Luxembourg vers la place Saint Sulpice. Fruit d’un long processus, obtention d’autorisations, tractations sans fin avec l’administration, elle a finalement vu le jour au bout de neuf ans de pourparlers grâce à l’engagement de Hetty Leijdekkers et Ben Walenkamp de la fondation Tegen-Beeld. Cette dernière est à l’origine du projet Wall Poems qui a transformé la ville universitaire de Leyde aux Pays-Bas en véritable livre de poésie à ciel ouvert. Cet audacieux programme culturel a débuté en 1992 avec une oeuvre de la poétesse russe Marina Tsvetaeva. Plus d’une centaine de poèmes ont été inscrits sur les murs, dans leur langue d’origine, trente-quatre au total, néerlandais, anglais, turc, marocain, chinois, surinam… L’espace urbain investi par les mots de Rimbaud, Shakespeare, WB Yeats, Dylan Thomas, Derek Walcott ainsi que de nombreux auteurs hollandais trouve un nouveau sens. 

Financé en partie par une dotation de la fondation privée Tegen-Beeld de Ben Walenkamp et Jan-Willem Bruins, complété par des fonds réunis auprès d’entreprises privés et de la ville de de Leyde, le projet a marqué une pause en 2005 après la réalisation d’une fresque dédiée au poème De profundis de Federico Garcia Lorca. En 2010, de nouveaux textes ont été peints. Devant l’enthousiasme suscité par ce programme, la fondation Tegen-Beeld est intervenue une première fois en France en 2007 à l’Hôtel d’Avaray rue de Grenelle dans le VIIème arrondissement, ancienne ambassade des Pays-Bas désormais lieu de réceptions diplomatiques. Sur les murs de la cour intérieure a été déployée une fresque reprenant les mots d’un poème de Willem Hussem.










A Paris, la rue Férou, assez jolie mais peu significative, a néanmoins ceci de particulier d’avoir hébergé de nombreux hommes de lettres et d’artistes tels que Man Ray, Ernest Hemingway, Jacques Prévert, Ernest Renan, Guillaume Apollinaire. La fresque dédiée à Rimbaud y fait déferler les vers du Bateau Ivre écrit durant l’été 1871. Le choix de l’emplacement se justifie historiquement. Arthur, à l’invitation de Paul Verlaine, rejoint Paris sans prévenir sa famille. Le jeune fugueur a dix-sept ans. Et on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. En rupture de ban, l’adolescent radical, provocateur, cynique, contestataire a envie de briller lorsqu’il débarque déguenillée à la Capitale après des semaines sur les routes. Il souhaite rencontrer les poètes du Parnasse et les éblouir par ses vers. Parmi ses écrits, il choisit le Bateau ivre, vingt-cinq quatrains d’alexandrins, qui bousculent tous les codes et réinventent la poésie, oeuvre flamboyante désormais iconique.

Le 30 septembre 1871, Rimbaud déclame son poème pour la première fois au café restaurant Denogeant, - il existe une plaque à l’angle des rues Bonaparte et du Vieux Colombier - lors d’un dîner des Vilains Bonshommes. Ce groupe d’artistes iconoclastes, poètes, écrivains, peintres, actif de 1869 à 1872, se compose à l’origine de Paul Verlaine, Léon Valade, Albert Mérat, Charles Cros et ses frères Henry et Antoine, Camille Pelletan, Émile Blémont, Ernest d’Hervilly ainsi que Jean Aicard. Ils sont au gré des réunions festives rejoints par les peintres Fantin-Latour et Michel-Eudes de L’Hay, l'écrivain Paul Bourget, le photographe Étienne Carjat, les dessinateurs André Gill et Félix Régamey, les poètes parnassiens Léon Dierx, Catulle Mendès, Théodore de Banville, Stéphane Mallarmé et François Coppée.

L’histoire est belle mais la réalisation de la rue Férou manque ses effets. La fresque ne fonctionne pas vraiment. Le sens dans lequel elle a été peinte en complique inutilement la lecture. Le poème se lit depuis la droite, débute côté Saint Sulpice pour s’achever vers le Luxembourg. S’il s’agit probablement une erreur originelle du calligraphe pas francophone, cet embrouillamini est désormais justifié par une excuse pseudo poétique voulant que les mots de Rimbaud auraient été portés par le vent depuis la place Saint Sulpice. La légende a bon dos. 

Figure littéraire majeure, Arthur Rimbaud n’aura pas connu la reconnaissance de son vivant. L’ensemble de ses oeuvres écrites entre l’âge de quinze et vingt ans ont rejoint en 1979 les collections de la Pléiade. 

Fresque Le Bateau Ivre d'Arthur Rimbaud
Rue Férou - Paris 6



Le Bateau Ivre

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et des lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
− Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
− Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.