Paris : Caillebotte, peintre du Paris haussmannien, chantre inquiet de la modernité - IXème



Gustave Caillebotte (1848-1894), témoin privilégié de son temps, documente par le biais de sa peinture le Paris haussmannien, ville réinventée sous l’impulsion de Napoléon III et de son préfet de la Seine, le baron Haussmann. Les grands chantiers menés de 1853 à 1872, près de quarante ans après ceux ayant métamorphosé Londres, créent, dans la capitale, un nouveau cadre de vie dédié à la bourgeoisie d’Empire. Vitrine du pouvoir impérial et de sa modernité, la ville réorganisée sur le plan topographique l’est aussi socialement. Soucieux de la rentabilité foncière de ce projet pharaonique, le baron Haussmann conçoit un ensemble urbanistique cohérent qui correspond aux nouveaux axes du développement économique. Cet espace permet également d’assurer un ordre public renforcé grâce à la disparition du lacis médiéval des ruelles. Le réseau de venelles étroites fait place à de vastes boulevards praticables par les troupes armées, peu propices à la formation de barricades. Caillebotte, le plus parisien des impressionnistes, contemple avec lucidité la ville haussmannienne dont il rend compte dans des compositions inhabituelles. Ses œuvres, représentations de la modernité, s’émancipent de la narration pour livrer le spectacle de scènes troublantes, hantées par une inquiétude, une mélancolie latente.


Le Pont de l'Europe 1876

Etude - Le Pont de l'Europe circa 1876

Etude - Le Pont de l'Europe circa 1876

Sur le Pont de l'Europe 1877

Gustave Caillebotte, né à Paris en 1848, est l’héritier d’une famille originaire de la Manche, drapiers renommés en activité depuis le XVIIIème siècle. Le père, Martial Caillebotte, établi à Paris au début des années 1830, a fait fortune en devenant le fournisseur officiel des armées impériales. Pur produit de cette nouvelle bourgeoisie du Second Empire, Gustave Caillebotte joue auprès du groupe des impressionnistes, ses pairs en peintures, un rôle primordial de mécène et de collectionneurs. Il noue des liens solides avec le marchand d’art Paul Durand-Ruel (1831-1922) promoteur du mouvement moderne. 

Ces éléments biographiques entrent en résonnance avec l’observation méticuleuse des évolutions de la ville. Gustave Caillebotte vit au cœur de ce nouveau Paris haussmannien imaginé pour sa classe sociale. Ces tableaux reflètent les différents cadres vie de l’artiste. Il habite tout d’abord avec sa famille dans un hôtel particulier construit à l’initiative du père en 1866 et situé à l’angle de la rue de Miromesnil et de la rue de Lisbonne, très proche de la place de l’Europe. Il emménage par la suite dans un appartement au 77 rue de Miromesnil puis de 1878 à 1887, il réside au 31 boulevard Haussmann, derrière l'Opéra, à deux pas de la gare Saint Lazare. 


Peintres en bâtiment 1877

Etude - Rue de Paris, temps de pluie 1877

Etude - Rue de Paris, temps de pluie 1877

Rue de Paris, temps de pluie 1877

Caserne de la Pépinière 1878

Place Saint Augustin, temps brumeux 1878

La place Saint Georges 1880


Les nombreuses vues plongeantes depuis balcon qu’il peint traduisent l’évolution du bâti parisien, l’augmentation du nombre d’étages. L’accentuation de la hauteur, de la verticalité modifie le point de vue du peintre penché sur la ville depuis les balcons en corniche typiquement haussmanniens. Gustave Caillebotte quitte définitivement Paris en 1888 pour s’installer au Petit Gennevilliers. Associé au mouvement impressionniste, il se distingue néanmoins par une vision moins optimiste de l’espace urbain réinventé. A l’instar du photographe Eugène Atget (1857-1827), il rend compte du le spectacle de la rue et des scènes de la vie quotidienne.  

Les grands travaux d’Haussmann ont transformé l’aspect général de la ville par des choix urbanistique radicaux. Les espaces sont ouverts par le percement des grands axes à travers les vieux quartiers. Les vastes artères rectilignes sont tranchées dans l’ancien tissu urbain. Elles répondent aux nécessités de la circulation croissante mais également à un souci du pouvoir de maintenir l’ordre. Elles offrent des passages pour les troupes armées et réduisent les possibilités de barricades. La dimension esthétique s’exprime par l’uniformisation et harmonisation, l’alignement des façades, la régularité des proportions. Les immeubles de rapport cossus, en pierre de taille, sont construits sur un même plan imposé. La construction des grandes gares parisiennes est accélérée. La distribution d’eau est améliorée et le réseau d’égouts modernes mis en place. Les rues sont pavées, des trottoirs créés. Paris, capitale réputée jusque-là pour sa saleté donne l’impression d’une ville plus saine, élaborée selon les principes hygiénistes de l’époque de lumière, d’espace, d’aération.


Vue de toits, effet de neige 1878-79

La rue Halévy vue du balcon 1878

Rue Halévy, vue d'un sixième étage 1878

Un refuge boulevard Haussmann 1880

Le boulevard des Italiens 1880


Cette vision optimiste ne saurait néanmoins faire oublier la face sombre de ces transformations drastiques, les expropriations, la destruction du vieux Paris, la flambée des prix à la suite des constructions nouvelles. Les classes populaires repoussées aux frontières de la ville, les inégalités s’accentuent entre rive droite et rive gauche. Les disparités entre Ouest cossu, Est impécunieux et banlieues indigentes prennent de l’ampleur. La ségrégation sociale est renforcée par la disparition de quartiers entiers et la destruction du lien. L’ancien centre-ville, cerné de nouveaux éléments somptuaires incarnent l’idée de ces modèles abstraits dépourvus de liens sociaux.

Gustave Caillebotte assiste aux premières loges à cette restructuration d’ampleur qui prend fin en 1872 et annonce le triomphe de la société bourgeoise. En 1874, se tient la première exposition des impressionnistes. Les pionniers de la modernité, Renoir, Monet, Sisley, Pissarro peignent hors de l’atelier et s’emparent des nouveaux paysages urbains. Ils représentent le quotidien de leurs contemporains dans leur cadre naturel. 

Sensibles au pittoresque de l’architecture haussmannienne, ils célèbrent dans leurs œuvres la séduction de cette ville cossue et lumineuse mais font l’impasse sur les cicatrices, les traces des grands chantiers. Ils détournent le regard de la misère camouflée, repoussée aux lisières de la ville, les populations déracinées, dissimulent les marques des incendies de la Commune en 1871. Produit de l’industrialisation et de l’exode rurale, la croissance urbaine invisibilise les nouveaux arrivés. 


Boulevard Haussmann, effet de neige 1878-79
Le boulevard vu d'en haut 1880






Boulevard Haussmann, effet de neige 1880


Un balcon à Paris 1880-81
Vue prise à travers un balcon 1880




Les tableaux de Gustave Caillebotte propose l’expérience d’habiter la ville repensée. L’impression d’espace, la profondeur des perspectives bouleversées renouvellent les points de vue pour les artistes. Le Paris haussmannien, riche, grandiose, spectaculaire se prête facilement à la représentation. Voies larges, amples trottoirs plantés d’arbres, longues façades alignées, portes cochères, balcons filant et décorations sculptées, la ville est géométrie, symétrie. Caillebotte retranscrit avec minutie cette architecture. Il est fasciné par les réalisations techniques les plus audacieuses, éléments de la modernité, comme les structures métalliques du pont de l’Europe comme autant de nouvelles expressions plastiques. 

Motif récurrent de 1876 à 1882, il figure un Paris aux dimensions monumentales, empreint d’une profonde mélancolie. Il distille le doute de la nostalgie, d’un spleen prégnant révélant l’ambiguïté du regard posé sur cet espace urbain coupé de son histoire. L’élégance opulente, la propreté les rues pavées, même la rareté des passants aux tenues soignées, devraient s’inscrire dans le paysage comme des éléments sécurisants. Mais les passants anonymes, étrangers les uns aux autres, incarnent l’incommunicabilité. Le sentiment d’aliénation est renforcé dans les scènes d’intérieur par l’inquiétante étrangeté des compositions. 


Jeune homme à la fenêtre 1876
L'homme au balcon, boulevard Haussmann 1880


L'homme au balcon 1880
Un balcon 1880







Les lignes de fuite inédites, la singularité des structures font naître un sentiment d’incongru, d’artifice. Par ses perturbations spatiales, le peintre traduit l’isolement des êtres dans cette nouvelle ville minérale dont les espaces austères rappellent ceux la Cité idéale. Temps suspendu, effets de distanciation, Gustave Caillebotte module les différents plans jusqu’à l’écrasement de la perspective. Dans sa recherche d’angles radicalement inédits, il interprète le vertige ressenti depuis les balcons des nouveaux immeubles. 

Ses paysages urbains troublants, presque inquiétants, traduisent une sensation de vide, d’étrangeté que l’ordonnancement géométrique exalte. Le Paris haussmannien apparaît comme un décor, une mise en scène. Caillebotte explore le champ pictural diffracté. Il exploite le motif récurrent de la contemplation soulignant la prééminence du regard, sujet réel du tableau. 



Les raboteurs de parquet 1875

Le déjeuner 1876


Intérieur 1880
Portrait d'un homme 1880























Intérieur ou femme lisant 1880

Partie de bésigue 1880


Contrairement à la plupart des impressionnistes qui s’enthousiasment pour le dynamisme de cette nouvelle cité de lumière, Caillebotte conserve une certaine lucidité. Il n’adhère pas au mythe de la ville capitale de l’Europe. Pressentiment existentiel, ces tableaux semblent traduire la déshumanisation en marche des grandes métropoles modernes.

Caillebotte, peintre du Paris haussmannien 

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