lundi 16 septembre 2019

Lundi Librairie : Par les soirs bleus d'été - Franck Pavloff



Par les soirs bleus d’été - Franck Pavloff : Au cœur des Cévennes, Détélina, singulier prénom bulgare pour une jeune femme du cru, vit seule avec son fils Léo. Ce petit garçon spécial qui ne se laisse approcher par personne entretien une relation particulière avec la nature, les formes et plus particulièrement les couleurs par lesquelles il communique avec sa mère. La journée de Détélina et Léo est rythmée par les rituels. Mais ce lien fusionnel les isole. D’autant que la jeune femme doit aussi veiller sur sa mère, pensionnaire d’un établissement spécialisé, qui a peu à peu perdu la mémoire et ne la reconnaît plus. Elle l’appelle désormais mademoiselle. Détélina travaille dans un gîte mais sa véritable passion est la photographie. Elle est fascinée par l’histoire des anciens mineurs, le courage et la fierté des générations sacrifiées au fond des mines désormais désaffectées. La vie bien cadrée de Détélina et Léo va être bouleversée par l’arrivée d’un étranger qui débarque sur un side-car militaire hors d’âge. Stépan vient de la région du Donbass en Ukraine, un bassin houiller dévasté par la guerre. Il porte les cicatrices physiques et morales du traumatisme de cette violence, de la mort omniprésente. De son père d’origine française, il a hérité un volume de poésie de Rimbaud et une carte postale à peine déchiffrable. Celle-ci représente le lieu-dit la Montagne Perdue. En quête de cet endroit et de ses origines, il va trouver autre chose. Avec une facilité déconcertante, Léo, le farouche, se laisse approcher par Stépan. 

Franck Pavloff compose un récit impressionniste, par touches légères, aplats de couleurs éclatantes et infinies nuances. Sur le fil d’un verbe élégant parcouru de signes, il déploie une narration tout en ellipses et suggestions. La mélancolie se mêle à la délicate suavité des mots, la poésie d’une écriture ample et sensuelle. La puissance d’évocation de sa plume rend un hommage vibrant à la splendeur de la nature, paysages saturés de lumière et de parfums.

Le romancier imagine des personnages isolés dans les mondes qu’ils ont été obligés de se créer afin de pouvoir vivre tout simplement. L’âpreté des existences, les renoncements, les exils font partie des destins intranquilles marqués par l’héritage des générations passées et les non-dits. L’auteur choisit de suggérer les secrets de famille plutôt que de les révéler directement. Ainsi il préserve le mystère, laisse les interrogations en suspens. En ne levant pas totalement le voile, il permet au lecteur de rêver encore. 

Et puis il y a les accidents de la vie, les cruels, le petit Léo et l’autisme qui ne dit pas son nom, la grand-mère et l’implacable Alzheimer mais aussi la curiosité pour le mystère des autres, leurs fêlures par lesquelles passent la lumière. Les personnages de Franck Pavloff se reconnaissent, s’apprivoisent. Entre eux se tissent des liens invisibles aussi évidents qu’inextricables. L’expression artistique fait lien entre Léo, Stépan et Détélina, ces grands taiseux, incarnations du silence plutôt que des mots. La création permet de surmonter les blessures du passé, stratagème ultime pour redonner des couleurs à la vie. Sorte de jumeaux célestes, Détélina et Stépan sont deux faces d’une même pièce tant leurs histoires entrent en écho.

Franck Pavloff porte un regard tendre de profonde empathie sur ses personnages atypiques, émouvants, fragiles et forts à la fois. Le magnifique titre emprunté à Rimbaud et la couverture, détail d’une oeuvre de Paul Klee, Clair de lune, annoncent avec élégance la beauté d’un texte sensible et émouvant.

Par les soirs bleus d’été - Franck Pavloff - Editions Albin Michel 


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