Paris : Le Baiser de Constantin Brancusi, oeuvre confisquée au regard par les héritiers de la défunte sur la tombe de Tatiana Rachevskaïa (1887-1910) au cimetière du Montparnasse - XIVe arr

 

"Le Baiser", oeuvre de Constantin Brancusi (1876-1957), représente un couple enlacé si étroitement qu'il emprunte la forme d'un monolithe. L'épure, la schématisation des lignes, leur géométrisation s'inspire des arts premiers, de l'art des Cyclades. La deuxième version de cette sculpture, dont Brancusi réalisera une quarantaine de variations de 1907 à 1940, connaîtra un destin rocambolesque. Haut de 90 cm, il s'agit de l'exemplaire le plus grand, le seul ayant été sculpté en taille directe et le seul représentant le couple en entier. "J’ai voulu évoquer non seulement le souvenir de ce couple unique mais celui de tous les couples du monde qui ont connu l’amour avant de quitter la vie" en dit Brancusi.

L'oeuvre placée par son amant, au cimetière du Montparnasse à Paris, sur la tombe de Tatiana Rachevskaïa (1887-1910), jeune femme suicidée par amour, est de nos jours réclamée par les héritiers ukrainiens. La cote de Constantin Brancusi sur le marché de l'art est ascendante. Aux enchères, ses sculptures atteignent des dizaines de millions euros. Les ayants droit ukrainiens souhaiteraient vendre "Le Baiser". L'État et le Ministère de la Culture s'y opposent. La sépulture a été classée au titre des Monuments historiques afin de protéger ce patrimoine unique. La bataille judiciaire fait rage. 


Constantin Brancusi, "Le Baiser (1909), cimetière du Montparnasse", après décembre 1910
Épreuve gélatino-argentique, 24 x 17,9 cm
© Succession Brancusi - All rights reserved (Adagp)
Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. RMN-GP

Au début du XXe siècle, étudiante en médecine originaire de Kiev, alors en Russie impériale, Tatiana Rachevskaïa (1887-1910), s'éprend du Dr Solomon Marbais et devient sa maîtresse. En 1910, à l'âge de 23 ans, la jeune femme s'ôte la vie par pendaison, possiblement par chagrin d'amour. Son corps est retrouvé à son domicile du boulevard du Port Royal. Son amant, désireux de lui rendre un dernier hommage, fait appel au sculpteur Constantin Brancusi, un compatriote roumain qui travaille alors dans l'atelier d'Auguste Rodin. Afin d'orner la stèle funéraire de la malheureuse, l'artiste encore méconnu lui propose une œuvre réalisée peu de temps auparavant, pour la modique somme de 200 francs. Marbais fait graver "À la chère aimable chérie" sur le socle définitif. 

Un peu oublié dans une division excentrée du cimetière du Montparnasse, "Le Baiser" veille sur la tombe Tatiana Rachevskaïa durant près d'un siècle sans susciter de convoitise. Le 4 mai 2005, l'oeuvre en marbre "L'Oiseau dans l'espace" est adjugée à 27,5 millions de dollars, dans le cadre d'une vente à New York chez Christie's, devenant alors la sculpture la plus chère jamais vendue. Quelques semaines plus tard, le marchand d'art Guillaume Duhamel retrouve en Ukraine, grâce à un généalogiste, les héritiers de Tatiana Rachevskaïa. Les six parents lointains sont propriétaires, sans le savoir, de la concession perpétuelle et du monument funéraire. Le marchand d'art leur suggère de vendre la sculpture originale de Brancusi et de la remplacer sur la tombe par une réplique. 

Guillaume Duhamel et la Maison Millon joignent la Mairie de Paris au nom des héritiers de Tatiana Rachevskaïa afin de procéder à la dépose de l'oeuvre. Dans le même temps, ils entament des démarches auprès du Ministère de la Culture pour obtenir un certificat de sortie du territoire, document nécessaire dans le cadre d'une vente à l'étranger. Refus catégorique. "Le Baiser" est alors classé trésor national - bien culturel présentant un intérêt majeur pour le patrimoine français du point de vue de l'art, de l'histoire ou de l'archéologie. Ce classement entérine le refus de certificat d'exportation et empêche temporairement la sortie du territoire national.




Le 21 mai 2010, la sépulture de Tatiana Rachevskaïa, "immeuble par nature" et indivisible, fait l'objet, dans son intégralité, d'une inscription au titre des Monuments historiques. Les héritiers ukrainiens contestent le classement et l'inscription. Ils entament alors une longue bataille judiciaire qui va durer quinze ans, requête en faveur de l’annulation de l’arrêté de 2010.

Le 8 mars 2016, ils déposent une déclaration de travaux en vue de l'enlèvement et de la vente de la sculpture, auprès de la préfecture de la région Île-de-France. La demande est rejetée le 17 mars 2016. 

 Dans un jugement du 12 avril 2018, le tribunal administratif de Paris rejette la requête d'annulation de l'arrêt de 2010. Au lendemain de cette décision, les ayants droit commandent l'installation d'un coffrage de protection autour de la sculpture, contre les dégradations ou les vols. Cette mesure confisque l'oeuvre au regard et empêche les visiteurs d'en jouir. Deux caméras de la Mairie de Paris maintiennent la sépulture sous vidéosurveillance constante. 

Le 17 décembre 2020, la Cour d'appel du tribunal administratif rend un arrêt en faveur de la famille. Les héritiers ukrainiens tentent de récupérer aussitôt la sculpture au cimetière du Montparnasse. Des agents municipaux, postés sur la tombe par la Mairie, interviennent pour empêcher l'opération. Un huissier mandaté par les ayants droit constate la situation. 




Un nouvel épisode judiciaire survient début juillet 2021. Le Conseil d'État, la plus haute juridiction administrative française, saisi par le Ministère de la Culture, rend une décision en faveur de l'État. Elle vient souligner la valeur patrimoniale de la sépulture ainsi que le caractère indissociable de la sculpture et du monument funéraire dont la stèle a été conçue spécialement pour accueillir l'oeuvre. Elle valide la légalité des mesures de protection prises en 2010, indivisibilité du monument funéraire et de l'œuvre ainsi que son inscription aux monuments historiques, sans nécessité d'obtenir l'accord des héritiers ni de les indemniser. 

Les héritiers de Tatiana Rachevskaïa décident alors dans un dernier recours de porter l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'Homme. Ils sont déboutés. Leur requête relavant de la "réglementation de l'usage des biens" et non du droit des personnes est jugée irrecevable le 16 novembre 2023. 

Depuis, la cote de Constantin Brancusi se maintient au sommet et ses sculptures atteignent systématiquement des records lors des enchères. "Le Baiser" du cimetière du Montparnasse est estimé, aujourd'hui, à 50 millions d'euros. 

Le Baiser de Constantin Brancusi - Tombe de Tatiana Rachevskaïa
Division 22

Cimetière du Montparnasse
3 boulevard Edgar-Quinet - Paris 14
Tél : +33 (0)1 44 10 86 50
Horaires : Du 16 mars au 05 novembre, tous les jours de 8h à 18h. 8h30 le samedi et 09h00 le dimanche. Du 06 novembre au 15 mars, tous les jours de 8h à 17h30. 8h30 le samedi et 09h00 le dimanche
Métro Raspail lignes 4 et 6 / Gaîté ligne 13




Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.