lundi 8 avril 2019

Lundi Librairie : Sur les chemins noirs - Sylvain Tesson



Sur les chemins noirs - Sylvain Tesson : Ecrivain-voyageur, baroudeur des grands espaces lointains, adepte de l’escalade sur les sommets du monde et des cathédrales, stégophile, Sylvain Tesson est victime en 2014, peu de temps après avoir perdu sa mère, d’un accident à Chamonix. Lors d’une soirée arrosée, il tombe d’un toit où il faisait le pitre. Grièvement blessé, la chute manque de laisser paralyser. Il se promet sur son lit d’hôpital, s’il en réchappe, de traverser la France à pied. Il choisit la marche plutôt que le centre de rééducation. Malgré des séquelles, il est sourd d’une oreille, défiguré par une paralysie faciale et supporte de terribles douleurs au dos, il entreprend un grand périple thérapeutique le plus souvent seul parfois rejoint par des amis écrivains, photographes, sa famille. De la gare de Tende dans les Alpes du Sud à la frontière italienne jusqu’au Cotentin du côté de La Hague, pendant un peu plus de deux mois, Sylvain Tesson part à la reconquête du mouvement et de soi-même. Après les grands dépaysements du bout du monde, il emprunte les routes hexagonales, celles d’une France épargnée par les aménagements territoriaux que l’administration désigne sous le triste terme « d’hyper-ruralité ». Diagonale loin des chemins balisés.

Sur les pistes oubliées plutôt que les sentiers battus, un homme brisé physiquement et moralement se retrouve face à lui-même, affronte sa part de noirceur et la maladie. Alors que Sylvain Tesson, marqué par son accident, interroge sa capacité à poursuivre les voyages, cette échappée à travers la France sur les chemins de traverse ressemble à une tentative de disparition. Fataliste, le marcheur s’arrange avec la diminution physique, aborde la vie avec une forme de nonchalance gracieuse, de désinvolture élégante à laquelle se greffe, une forme de perpétuelle insatisfaction, d'appétit dévorant pour l'ailleurs.

Sac au dos, dénuement volontaire, nuits à la belle étoile, Sylvain Tesson raconte son expérience intérieure au grand air. Il n’a plus le droit de boire une seule goutte d’alcool et carbure au viandox mais la sobriété n’a pas fait taire le poète en lui. Les descriptions révèlent toute la volupté de la langue. Splendeur fantomatique des paysages abandonnés, quiétude des solitudes. Des Cévennes, au Cantal, jusqu’à la Mayenne, au fil de sa progression, il observe l’évolution d’une nature façonnée par la main de l’homme, par les agriculteurs qui ont travaillé la terre depuis des milliers d’années mais ont récemment choisi de la quitter. 

Humour corrosif et sens de la formule, Sylvain Tesson assume ses contradictions et une vision romantique voire nostalgique d’une certaine forme de la ruralité. L’espace couturé par les routes et les lignes à haute tension, la tristesse des villages-musées, leur sinistre artificialité lui inspirent des réflexions caustiques. Il déplore avec véhémence les aménagements du territoire préconisés par les Paris, la prétention au haut débit, à l’équipement numérique qui viennent déchirer le mystère, rompre l’isolement, lui le chantre de la solitude.

Sur les chemins d’une France oubliée par la modernité, préservée selon Sylvain Tesson, on réapprend à ses côtés la contemplation et la qualité singulière du temps qui s’étire. Eloge vibrant de la marche, ce carnet de bord met à nu presque malgré lui un être torturé qui peut-être pour la première se laisse voir avec pudeur, sensibilité. Brillant, sincère, apaisé.

Sur les chemins noirs - Sylvain Tesson - Editions Gallimard - Edition de poche Folio






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