lundi 7 janvier 2019

Lundi Librairie : Fou de Vincent - Hervé Guibert



Fou de Vincent - Hervé Guibert : Excessif, insaisissable, Vincent est un jeune homme hanté par ses démons familiers, l’alcool, la drogue, le sexe. Lors d’une soirée, il tombe du troisième étage. Mais alors que les pompiers alertés par ses amis arrivent, il les repousse, se redresse et refuse d’aller à l’hôpital. Deux jours plus tard, il meurt des suites d’un éclatement de la rate, victime de sa propre folie. Hervé qui était très épris de Vincent relit les notes de son journal à l’envers, jusqu’au dernier fragment et donc le premier, leur rencontre en 1982. Récit à rebours d’une passion destructrice, d’un désastre amoureux porté par des échanges ambigus. Les deux hommes se voient peu. Vincent se dérobe, exige de l’argent, de la drogue, abuse du pouvoir qu’il exerce sur Hervé auquel il manque cruellement. L’absence est une souffrance, l’incertitude constante, les instants de tendresse aussi rares que fugaces. Hervé se complait dans une adoration qui tourne à la fixation. L’attente exacerbe les désirs, les pulsions se déploient au-delà des corps dans une forme de dévoration des âmes. Hervé se laisse happer par l’autre. Soumis à la volonté de Vincent, il assume cette dépendance volontaire, le déséquilibre de leurs relations. Il ne se retrouve entièrement que dans la torture d’un amour qui n’est pas réciproque.

Publié en 1989, Fou de Vincent fait scandale à l’époque en décrivant frontalement une relation homosexuelle où l’érotisme naturaliste questionne entre autre la notion d’obscénité. Au fil d’une plume sensible, verbe abrupt et crudité des mots, Hervé Guibert laisse affleurer la poésie violente, la fièvre et le mal-être, la vertu qui se prend pour le vice. Sans masque ni retenue, il fait exister l’intimité jusqu’à l’impudeur dans sa vérité nue. Fasciné par les mauvais garçons et les lieux interlopes, Hervé Guibert creuse sa propre vie pour en extraire la substance du roman et invente l’écriture autofictionnelle.

L’existence se nourrit de la fiction et le roman plonge ses racines dans le réel. Sous la forme d’un journal à rebours le récit fragmenté, bribes de souvenirs éparpillées, bouleverse les repères temporels renforçant le sentiment d’ambivalence. Le narrateur et l’auteur ne sont-ils vraiment qu’un ? “ Qu'est-ce que c'était ? Une passion ? Un amour ? Une obsession érotique. Ou une de mes inventions ? ” Alors qu’il dissèque sa vie et ses sentiments, son discours sur l’amour se meut en désir, lui-même moteur du récit, de l’écriture

Alors que le narrateur saisit par une frénésie obscure perd jusqu’à sa dignité dans ses échanges avec Vincent, la passion devient folie. Dans l’intensité des mots d’amour teintés de culpabilité, Hervé Guibert, attiré par la part sombre des êtres, la cruauté, joue sur la confusion des sentiments. Sa quête est une forme de masochisme assumée. « L’être qui manque à ma vie : celui qui saura me battre ; j’ai cru un temps qu’il sortirait de T., que ce serait un être compris dans lui qui s’en dédoublerait, mais il n’en a rien été ; j’ai cru longtemps que ce serait Vincent, mais il n’en est rien. »

Fine lame, tranchant, Hervé Guibert pratique l’autopsie des états amoureux, révélant ainsi les profondeurs de la faille narcissique. Par le biais de cet amour maladif, troublante perversion, il met en scène sa douleur, grisé par la violence de la relation. Drapé dans un romantisme morbide, porté par une bonne dose d’humour et une terrible lucidité sur ses états, il confie ses emportements, ses excès, la façon dont il fétichise l’être aimé et semble jouir de sa propre détresse. Flamboyance des sentiments et provocation, tendresse et sexe le plus cru, un texte troublant, fascinant.

Fou de Vincent - Hervé Guibert - Les Editions de Minuit



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