lundi 13 août 2018

Lundi Librairie : No smoking - Will Self



No smoking - Will Self : Tom Brodzinsky, en vacances avec femme et enfants sur une île continent aux mesures anti-tabac draconiennes, décide d’arrêter de fumer. Accoudé au balcon de son hôtel, il savoure une dernière cigarette en rêvant à l’homme nouveau qu’il deviendra. Tout à ses bonnes résolutions, il jette négligemment son mégot dans le vide. Celui-ci atterrit sur le crâne du voisin du dessous, Reginald Lincoln, un Anglo-saxon sexagénaire marié à une jeune indigène pas commode. Cet acte anodin va le plonger dans un véritable cauchemar kafkaïen. Embringué dans un imbroglio judiciaire, il doit s’en remettre aux lois tribales improbables et tenter de suivre les instructions incompréhensibles de l’administration. Tom est accusé de tentative de meurtre sur la personne de Reginald. Il ne peut plus quitter le pays et se voit soumis à une surveillance étroite le temps de l’instruction criminelle. Tom est condamné par la tribu des Tayswengos à laquelle appartient la femme de la victime, à verser des dommages et intérêt en main propre à l’autre bout du pays. Débute alors un road trip halluciné à travers les paysages grandioses et inquiétants, rythmé par les rites initiatiques ancestraux et les attentats des tribus rebelles. Arrêter de fumer peut être très dangereux.

Dans un périple à travers un continent hostile aux mœurs étranges, pays imaginaire mélange entre l’Irak, l’Australie, la Nouvelle-Guinée, Will Self s’amuse à brouiller les frontières de la morale. Satire allégorique qui dénonce le politiquement correct des nouvelles formes du colonialisme contemporain, No smoking se fait l’écho du choc des civilisation avec une dérision burlesque salvatrice. Will Self le provocateur écrit une diatribe acerbe contre l’ethnocentrisme de l’Occident qui tente d’imposer ses idéologies, ses valeurs au reste du monde, exportant la paix et la démocratie par la force, par les armes et refusant d’intégrer la notion de morale comme construction sociale.

Cette fable déjantée à l’humour noir ravageur s’oppose avec force à l’idéologie dominante dans un travail de subversion qui débute par celui sur la langue que Will Self prend plaisir à explorer, transformer dans des expérimentations passionnantes. Dérangeant, hautement subversif, le roman baigne dans une atmosphère de constante ambivalence. L’auteur y fait directement référence au livre de Joseph Conrad, Au cœur des ténèbres. Le texte d’une ambiguïté acide s’inscrit dans la lignée d’une critique post-colonialiste et dénonce l’hypocrisie ambiante produit des idéologies occidentales dont l’interdiction de fumer est la métaphore.

Fonctionnaires véreux, questions sans réponses, rites obscurs, guerre civile sont le pendant obscur d’un tourisme de masse qui ne veut pas voir la réalité. Tom n’est pas un mauvais garçon. Il serait même plutôt plein de bonnes intentions mais il se soucie très peu de la vie autochtone. Sa bonne conscience morale est celle de l’Occident. Anti-héros passif, il se laisse porter par les événements sans se poser de question. Sans volonté, il fuit ses responsabilités, se privant lui-même de son libre-arbitre. Abandonné de tous, pris dans l’engrenage d’une machination vicieuse, il est déboussolé par les épreuves qu’il doit traverser. Et l’auteur torture sa créature avec beaucoup d’inventivité nous offrant un récit aussi cruel que jubilatoire. Causticité et subversion, No smoking est un Will Self excellent, braque et bravache, brillant et tout à fait perché. 

No smoking, de Will Self - Traduction de Francis Kerline - Editions de l'Olivier - Edition de poche Points






Aucun commentaire :