lundi 18 juin 2018

Lundi Librairie : Paradis clef en main - Nelly Arcan



Antoinette Beauchamp, la trentaine, a manqué sa mort qu’elle avait pourtant organisée avec l’aide d’une étrange compagnie secrète, Paradis clef en main, spécialiste du suicide assisté et mis en scène selon les desiderata du client. Mais pour Antoinette, tout ne s’est passé comme prévu. Paraplégique depuis cet échec, enfermée dans une luxueuse clinique privée où elle est surveillée 24 heures sur 24, rattachée à d’innombrables machines, elle rumine sa rancœur contre la société, contre sa propre mère, richissime fondatrice d’un groupe de cosmétiques. Chaque jour, Antoinette se saoule jusqu’à en être malade. Elle se rappelle de son enfance, de Léon l’oncle adoré qui s’est lui-même suicidé grâce à Paradis clef en main, de la façon dont il lui a fallu prouver son désir de mort absolu, sincère et irrévocable devant le comité de sélection de cette singulière entreprise.

Entrée en littérature en 2001 avec Putain, roman d’autofiction à fort caractère autobiographique publié aux éditions du Seuil, Nelly Arcan s’est ôté la vie en 2009 juste avant la parution de Paradis clé en main. De ce fait, il serait tenant d’aborder ce roman en cherchant des signes prémonitoires. Mais si la romancière pousse l’introspection fatale à travers une réflexion où se mêlent les traces d’une intimité vécue, elle parvient sans morbidité ni pathos à analyser de façon pénétrante la pulsion de mort.

Sous le biais de la fiction d’anticipation, Nelly Arcan explore le mal de vivre à travers une oeuvre cathartique marquée par une grande finesse psychologique. La dépression, la déraison, la folie sont autant de pentes vers lesquelles est attiré son personnage cynique de paraplégique qui renoncera finalement à vouloir se tuer malgré la profonde dynamique de mort entretenue notamment par la légende de l’oncle, l’engourdissement des désirs et le sentiment d’une inadéquation. Le texte intelligent et subtil évoque à travers cette héroïne survivante à sa propre fin, le droit au suicide, celui de disposer totalement de son corps, thèmes récurrents chez l’auteur. 

Avec un humour très noir, elle examine ce choix moral, les sentiments des proches, la position de la société. Sorte de secte, Paradis clef en main, cette compagnie créée par un médecin qui malgré tous ses efforts n’a pas pu empêcher son propre fils de se suicider dans des conditions épouvantables, fait un commerce illégal de la mort qu’elle marchandise. 

Nelly Arcan interroge le rapport au corps, son existence, sa disparition tout en dénonçant Le culte de l’image avec la dictature de la beauté et la quête effrénée de jeunesse, la marchandisation des corps que ce soit la prostitution ou la publicité. Les problèmes relationnels entre Antoinette et sa mère manipulatrice obsédée par les apparences, conflictualité fondatrice, sous-entend une emprise délétère sur cette enveloppe. Le suicide apparaît alors comme une tentative de sortir de cette fusion imposée.

Plume lapidaire, écriture fluide tout en tension, prose hantée, Nelly Arcan nous livre un roman noir éclairé d’une fantaisie grinçante, une histoire de résurrection aussi vibrante que mordante. 

Paradis clef en main, de Nelly Arcan – Editions Coups de tête



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