samedi 5 mai 2018

Théâtre : Providence, de Neil LaBute - Avec Marie-Christine Letort et Xavier Gallais - Les Déchargeurs



Le 11 septembre 2001, Ben devait se rendre à un rendez-vous d'affaires au World Trade Center. Mais il a préféré rejoindre chez elle, Abby avec qui il entretient une liaison mouvementée depuis trois ans, maîtresse qui est également sa supérieure hiérarchique. Tous les deux ont réchappé à la tragédie des tours jumelles et ils sont les seuls à le savoir. Ben est marié, père de deux enfants, Abby célibataire. Alors que les heures avancent, dans la ville traumatisée, les survivants se manifestent. Les sirènes retentissent au loin. Et le téléphone de Ben ne cesse de sonner. Sans qu'il réponde. Car lui vient une idée, une tentation sordide, comme une impulsion, celle de se faire passer pour disparu pour recommencer sa vie, aux Bahamas ou dans le Midwest, avec Abby. Elle est troublée, tentée par la proposition de cet amant plus jeune qu'elle. Elle résiste, le provoque. Seule la confiance mutuelle absolue pourrait rendre possible ce projet de tout abandonner. C'est l'heure des vérités cruelles, des règlements de compte qui soulignent la dépendance amoureuse.







Neil LaBute dans une adaptation française de Pierre Laville, également metteur en scène, ausculte une Amérique traumatisée dans le cadre de l'intime. Pièce de mœurs, l'auteur place drame bourgeois dans un contexte historique et politique dramatique récent. Le dilemme de l'homme adultère, partagé entre son épouse et sa maîtresse, l'affect et les passions, croise la grande tragédie de l'histoire en marche. Dans un monde au bord du gouffre, les destinées humaines, les désastres intimes semblent à la fois si minuscules et essentiels.

L'évidence de la mort omniprésente en ce lendemain d'attentat amplifie le malaise de cette fiction crue. Dans la cité paralysée, frappée d'incrédulité face à l'ampleur du trauma, les sentiments contradictoires éprouvés par les personnages permettent à l'auteur de décortiquer les rapports humains dans les détails les plus intimes de leur relation. Vertige de la catastrophe, fascination des possibles, violence des engrenages, les propos sont glaçants, les dialogues saignants et l'acidité de l'humour participe au sentiment d'inconfort, de paranoïa contagieuse.




La mise en scène minimaliste souhaitée par Pierre Laville donne toute latitude aux comédiens pour donner corps à ce jeu complexe et malsain entre les deux amants. Ils sont impeccables dans cette mise à l'épreuve mutuelle venimeuse, ses tergiversation électriques qui laissent s'exprimer la sensualité des êtres. Sans complaisance, sans compassion, ils donnent à voir la lourde culpabilité et le profond égoïsme, les ambiguïtés et les incertitudes de ce couple illégitime. Complice et victime quand elle n'est pas manipulatrice, Marie-Christine Letort incarne Abby avec intensité et retenue, précision et profondeur. Xavier Gallais investit le personnage paradoxal de Ben, fragile et retors, tout en nuances, lâcheté et détermination, apportant une dimension physique sensuelle au rôle.

Comment rêver d'une nouvelle vie, d'un bonheur fondé sur une telle horreur ? Comment tourner la page sur toute une existence alors que les cendres du drame universel n'ont pas encore refroidi ? Faut-il s'accrocher aux idées les plus folles au risque de se perdre soi-même en embrassant la pire lâcheté ?

Providence, de Neil LaBute
Adaptation et mise en scène Pierre Laville
Avec Xavier Gallais, Marie-Christine Letort
Assistant mise en scène Antoine Courtray

Jusqu'au 12 mai 2018
Du mardi au samedi à 21h30

Les Déchargeurs
3 rue des Déchargeurs - Paris 1 
Tél : 01 42 36 00 50

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