lundi 20 juin 2016

Lundi Librairie : Oublier Palerme - Edmonde Charles-Roux



Gianna Meri, fille d'un médecin sicilien, fuyant les horreurs de la guerre qui ont frappé son île natale, a refait à New York après la perte d'un être cher. Rédactrice à Fair, un prestigieux magazine de mode pour lequel elle rédige des chroniques de voyage européennes, elle peine à se fondre dans un univers où l'arrivisme et l'avidité règnent en maître. Babs, une amie et collègue lui vient en aide. Incarnation de la parfaite newyorkaise, cette blonde diaphane se révèle plus soucieuse des apparences et de sa réussite professionnelle que des profondeurs de l'âme. La nostalgie de la Sicile, âpre, écrasée de soleil, terre de misère et d'honneur, ronge Gianna. Elle rencontre lors d'une soirée mondaine Carmine Bonnavia, fils d'immigré sicilien qui a connu les affres de la pauvreté et rêve de conquérir la mairie de New York. S'il emploie toute sa vive intelligence à la carrière politique, cet homme qui se proclame américain et seulement américain, allant jusqu'à renier la terre de ses ancêtres, est peu à peu rattrapé par l'attrait de ses racines.   

Inspiré d'un fait divers découvert par l'auteur dans un journal local lors d'un séjour en Sicile, Oublier Palerme conte la rencontre de deux mondes incarnés par deux femmes, comme des allégories de leur pays respectif. Roman de l'exil, Edmonde Charles-Roux peint une fresque puissante peuplée de caractères entiers, éperdus, fiévreux. La Sicile, c'est Palerme et le village de Solanto, une vibration profonde, la beauté sauvage des paysages, la vérité d'une vie difficile où la hiérarchie sociale est déterminée par la naissance. Les passions, la violence et une certaine sincérité. New York représente l'hypocrisie et la férocité d'un monde d'un froid clinique qui se pavane dollar en étendard, sous des apparences d'opulence. La nostalgie des exilés sommés de renoncer à ce qu'ils ont été pour tout recommencer, s'intégrer, s'assimiler, ressemble aux dernières notes d'un chant d'oubli avant la dilution.

Les décors contrastés de ce beau livre s'animent dans la fureur d'une galerie de personnages hauts en couleur. A New York les femmes sont prises au piège de leur propre toile. Babs la poupée lisse prise par le vertige de la Sicile, la Tante Rosie Mrs Mac Mannox, veuve obnubilée par la jeunesse et la réussite sociale, Fleur Lee brillante rédactrice en chef de Fair, le magazine des bonheurs matériels placardés comme vérité existentielle, qui se révèle alcoolique. En Sicile, le panache, l'honneur et la grandeur d'âme sont incarnés par le Baron D antifasciste, passionné de musique, mari trompé dont l'épouse s'est donnée au chanteur d'opéra, Caruso, son fils Don Fofo et Antonio le petit-fils solaire frappé par l'Histoire. Si Edmonde Charles-Roux s'attachent aux grands seigneurs, elle retrace également avec vigueur et subtilité le destin des humbles celui de la famille Bonnavia, paysans de Sicile devenus restaurateur, Alfio le père de Carmine et Mariannina, la mère qui sombre dans l'alcool. Calogero le petit frère qui à quarante ans fait le grand voyage depuis son île vers les Etats-Unis en compagnie de sa jeune femme Agata qui n'a pas la moitié de son âge, âme vibrante refusant de tricher et de s'oublier.

Suivant tour à tour les divers protagonistes dans un récit gigogne habilement construit, architecture arachnéenne à la fois complexe et limpide, plume vive, ardente, Oublier Palerme saisit par sa densité. Connaissance profonde du monde sicilien, subtilité de l'histoire et de la culture, les intuitions se mêlent aux réalités, les souvenirs à l'imagination dans une ode au pays perdu. Un superbe roman, foisonnant, bouleversant, d'une élégance rare.  

Oublier Palerme - Edmonde Charles-Roux - Editions Grasset - Collection de poche Le Livre de Poche - Prix Goncourt 1966




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