mercredi 29 avril 2015

Théâtre : Antigone de Sophocle - Avec Juliette Binoche, Patrick O'Kane - Mise en scène Ivo van Hove - Théâtre de la Ville - Paris 4



Revendiquant chacun le pouvoir, Etéocle et Polynice, les fils de l’union incestueuse de Jocaste et Œdipe, se sont entretués dans une guerre fratricide sanglante. Créon, leur oncle devenu roi de Thèbes à leur mort, considère Polynice comme un traître pour avoir attaqué la cité et lui refuse une sépulture. Antigone, sa sœur, s’oppose à ce décret au nom du respect de la dignité humaine. Bravant l’interdit, elle pratique les rites funéraires sur le corps de son frère exposé à la dévoration des animaux. Condamnée à mort pour cet acte de désobéissance, pour avoir défié la loi des hommes, elle est emmurée vivante.  


Crédit Jan Versweyveld
Crédit Alastair Muir


Héroïne intemporelle dont la volonté va faire basculer le pouvoir en place, Antigone est incarnée par Juliette Binoche, comédienne française qui joue en anglais avec ses partenaires britanniques. Vision radicale de la pièce antique modernisée, Ivo van Hove, le metteur en scène belge qui travaille au Toneelgroep d’Amsterdam, a choisi de mettre en exergue ce qui dans le texte fait écho à notre temps. Une approche habile de la tragédie grecque écrite en 441 avant JC par Sophocle. Cette Antigone très contemporaine, captive par sa maîtrise lucide et son intensité dans la froideur. La sobriété confinant à l’épure met en valeur le travail des comédiens tout en rigueur. Costumes sombres couleur de deuil qui évoquent les arcanes du pouvoir actuel, les conseils d’administration, scénographie dépouillée au décor minimaliste, grand écran sur lequel défilent des images de désert surmonté d’un disque tour à tour flamboyance solaire et argent de lune, la mise en scène habile, limpide, est fascinante dans sa minéralité retranscrite par les dégradés du noir au gris du plateau.


Crédit Jan Versweyveld


Le chœur des comédiens se déploie dans une énergie sévère, incarnation de l’histoire de la cité, témoins des morts dans un monde sombre et brutal où s’opposent la rationalité de Créon et l’émotion d’Antigone. Une brillante sécheresse qui fait contrepoint la vive sensibilité de Juliette Binoche soulignant à quel point le personnage d’Antigone est à part, seule contre tous lorsqu’elle se dresse contre la légalité du pouvoir au nom des valeurs humaines, de la décence. Bouillonnante et tendre, elle incarne la résistance, la désobéissance face à l’intransigeance de la société. Force subtile et ferveur nuancée éclairent les monologues d’invocation aux dieux. L’éternelle insoumise qui se révolte contre l’ordre des hommes est un symbole de liberté. Patrick O’Kane personnifie un Créon rigide fissuré par les doutes, à la limite de l’effondrement, très convaincant. J’ai beaucoup apprécié le jeu de Kirsty Bushell, ambivalente Ismène, sœur d’Antigone.




La beauté de cette tragédie d’une troublante modernité trouve ici une incarnation à la beauté glacée, inquiétante au centre de laquelle brûle le feu de son héroïne. Il est difficile d’y rester insensible tant l’évocation est juste et intelligente. Une belle soirée.

Antigone de Sophocle jusqu'au 14 mai 2015
En anglais sur-titré en français
Mise en scène : Ivo van Hove
Distribution : Juliette Binoche, Patrick O’Kane, Obi Abili, Kathryn Pogson, Kirsty Bushell, Samuel Edward-Cook, Finbar Lynch

2 place du Châtelet - Paris 4
Tél réservation : 01 42 74 22 77

Manifestation organisée dans le cadre du Tandem Paris-London 2015, mis en œuvre par l’Institut français et la ville de Paris, avec le soutien de la ville de Londres et du British Council. Créée au Grand Théâtre de Luxembourg et cofinancée par le Barbican de Londres et le Théâtre de la Ville de Paris - en association avec le Toneelgroep d'Amsterdam

2 commentaires :

Vive la rose et le lilas a dit…

Personnellement j'ai été particulièrement déçue par cette soirée. J'avais adoré Binoche en excellente Mademoiselle Julie à l'Odéon, mais ici, pour moi elle n'a pas réussi à sauver ce que tu as apprécié, la froideur de la mise en scène. Je crois que je sature de ce type d'installation ! Et le public qui crie viva juste parce que c'est Binoche, franchement… Et pourtant, je l'adore - mais quand même !

Caroline a dit…

Lorsque j'y suis allée les spectateurs étaient essentiellement anglophones. Le rendez-vous des expats. Je ne sais pas s'ils sont spécialement sensibles au charme de Juliette.

Je m'ennuie très facilement au théâtre même si c'est l'une de mes marottes. Là, je n'ai pas vu passer le temps. Monsieur, qui n'a pas apprécié, suggère que c'est le fait du confort inhabituel. J'ai trouvé cette version hypnotisante. Bon, après les goûts et les couleurs, n'est-ce pas :D

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