Lundi Librairie : Les Bateaux sur la terrasse - Jessé Rémond Lacroix

 

Jessé boit un Coca glacé en terrasse, en attendant sa mère. Il sort de scène. Il vient de jouer son seul-en-scène au Fort de la Bayarde à Carqueiranne, dans la grande rade de Toulon, transformé en salle de spectacle par la mairie. Lieu qu'il connait. Il y jouait enfant dans les ruines abandonnées de l'ancienne place forte située en surplomb de la maison familiale. Cette dernière, édifiée par des grands parents agriculteurs bourguignons, vendue à la mort de la grand-mère, a désormais disparu, reconstruite par les nouveaux propriétaires. 

Jessé était le seul des petits-enfants à disposer d'une chambre attribuée, le seul à passer un mois chez Madeleine tous les étés. Nostalgie d'enfance, il évoque le temps de l'innocence, les vacances dans le Sud. Se glisse doucement le souvenir de ceux disparus trop tôt, la tante décédée à peine sortie de l'adolescence dans un accident de voiture, l'oncle Michel emporté en 1994 par le Sida. Les fantômes viennent hanter le quotidien, non-dits familiaux, tabous. 

La mère de Jessé arrive au café, le félicite pour sa performance sur scène. Et lui reproche de ne pas dire qu'il l'aime dans son spectacle. Cette réaction exempte d'empathie provoque une tempête familière en Jessé. Son père et sa mère se sont séparés à sa naissance. La mère assistante dentaire peinant à joindre les deux bouts s'est plongée dans le travail. Au sein de l'établissement scolaire dijonnais qu'il fréquente, Jessé est victime d'un harcèlement d'une grande violence aussi bien physique que psychologique, persécuté par ses camarades qui lui reprochent sa différence, d'être trop efféminé, de jouer à des jeux de fille. Aujourd'hui, la mère de Jessé affirme n'avoir rien vu, rien su. Un refus de voir au-delà des bonnes notes, refus d'interroger les silences douloureux de son enfant, refus aussi de confronter son nouveau compagnon homophobe, manifestement hostile. 

Jessé Rémond Lacroix, comédien de théâtre, acteur de cinéma, humoriste s'est fait connaître grâce à son seul-en-scène à succès "Message personnel" et ses irrésistibles chroniques sur France Inter dans l'émission Zoom Zoom Zen. Sa plume provocante, humour canaille, tempérament flamboyant a séduit un vaste public. Désormais romancier, il emprunte la voie intime de l'autofiction. Ce récit d'apprentissage s'inscrit dans une tonalité introspective moins crue. Son écriture sensible, presque apaisée conserve sa vivacité d'esprit et embrasse une véritable dimension littéraire. Au talent de conteur, sens de la scène et des dialogues, il associe une attention particulière aux détails qui se manifeste notamment dans la beauté des descriptions tout ancrées dans les sensations, les couleurs, les parfums.

Trajectoire de résilience, parcours personnel ponctué de traumas et d'appels à la réconciliation, le trentenaire tend une main consolatrice à l'enfant. Entre libération cathartique de la parole, confrontation, pardon, Jessé Rémond Lacroix pose des mots sur les manquements mais dit aussi la tendresse, la mélancolie. Il convoque les fantômes familiers et peint un portrait de famille vibrant. Le très beau personnage de la grand-mère Madeleine émeut. La terrible fin de l'oncle Michel bouleverse. 

L'évocation nuancée du lien avec sa mère éclaire à la fois l'amour profond et la colère d'enfant blessé face son aveuglement, ses failles, ses maladresses, son absence de protection contre le harcèlement. Jessé Rémond Lacroix exprime une déception jusque-là tue : la terrible blessure d'une réaction déplacée d'incompréhension lors de son coming out. Il rouvre ici le dialogue afin de permettre aux paroles qu'il aurait voulu entendre plus tôt, d'arriver "en retard, mais pas trop tard". Des sourires et des larmes, un très beau texte, sensible, pudique, juste et poignant. Et drôle !

Les bateaux sur la terrasse - Jessé Rémond Lacroix - Editions Robert Laffont



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.