En novembre 1941, sur le quai 11 de la Gare de Lyon, Cécile confie son fils, Georges, cinq ans, au personnel de la Croix Rouge. Le convoi, ce jour-là, se dirige vers Grenoble où l'enfant doit retrouver une tante du côté paternel. L'enfant porte autour du coup un carton d'identification, avec sa date de naissance et un nom Georges Perec, nom breton qui a remplacé les patronymes juifs de la famille.
Fuyant les pogroms de Varsovie, en Pologne, Cyrla Szulewicz, sept ans, arrive en France, en 1922 avec ses parents. Elle devient alors Cécile. Toute la famille vit à Belleville, quartier populaire où s'est réfugiée une importante communauté d'Europe de l'Est. En 1941, Cécile est veuve. Son mari, Icek Judo Perec engagé volontaire dans la Légion étrangère au début de la guerre, est mort au combat en 1940. Alors que les premières lois antisémites sont promulguées par le régime de Vichy, elle décide de sauver Georges en l'envoyant en zone libre. Arrêtée par le régime de Vichy, déportée en Pologne, Cécile meurt le 11 février 1943, à Auschwitz, assassinée par les Nazis, sans avoir pu revoir son fils.
"La disparition des choses" alterne l'histoire de Cécile et son choix du sacrifice pour sauver son enfant, le destin de Georges et la propre enquête d'Olivia Elkaim ses recherches, son travail d'écriture. Elle se raconte elle-même dans sa proximité avec Perec, lien d'amitié noué au-delà de la mort. Elle relit les romans pour y trouver la trace de cette mère absente, dont le souvenir succinct résonne en particulier dans trois ouvrages, "Les Choses" (1965), premier roman de Georges Perec distingué par le Prix Renaudot, "La Disparition" (1969), oeuvre en lipogramme écrit sans la lettre e pu encore "W ou le souvenir d'enfance" (1975).
Olivia Elkaim évoque comment l'enfant confronté à l'absence, au manque devient l'adulte arraché à sa propre mémoire. Homme privé de souvenirs, fils privé de mère, avec la disparition de celle-ci, c'est une part d'identité qui est confisquée. La transmission du récit familial en devient impossible, effacement de l'identité.
L'enquête documentaire souligne les non-dits, les silences. La mère de Georges Perec semble si peu présente dans ses livres. Il note dans "W ou le souvenir d'enfance" : "Elle revit son pays natal. Elle mourut sans avoir compris." Ces deux phrases hantent Olivia Elkaim jusqu'à l'obsession et sont à l'origine de son projet de livre. Elle redonne chair à Cécile dans un texte qui n'est pourtant pas une biographie.
Les informations découvertes dans le peu d'archives qui demeurent, quelques photographies s'associent à des documents administratifs fiche d'arrestation et acte de disparition reçu par Georges à l'âge de onze ans, les rares éléments glanés dans les livres du fils, les renseignements fournis par les amis de Georges Perec. Olivia Elkaim lance des fils narratifs pour relier les bribes éparses du récit. Elle rencontre les proches encore en vie, ses amis Robert Bober, Marcel Bénabou, son biographe Claude Burgelin.
La fiction alimente la reconstitution, comble les blancs par la grâce de l'imaginaire, de la sensibilité de l'autrice. Cette dernière convoque ses propres fantômes, ses grands-parents, son père. Mère elle-même d'un jeune enfant, l'autrice s'interroge sur ce choix de laisser seul son fils si petit, alertée si tôt comme un pressentiment de ce que sera la Shoah, et ne pas partir avec lui puis de ne pas le rejoindre. Olivia Elkaim revient sans cesse sur la scène de la séparation sur un quai de gare, instant d'humanité déchirante d'une mère qui quitte son enfant, l'abandonne. Et la tragédie trouve des échos glaçants, quatre-vingt-cinq ans plus tard, dans la réalité des conflits actuels.
La disparition des choses - Olivia Elkaim - Éditions Stock
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.



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