Les résidents de La Caverne ont peint des animaux préhistoriques, art pariétal contemporain, sur les murs de cette cité HLM poussée en bordure de forêt dans les années 1970. C'est là que s'est établi la famille Gammoudi. Salmane, le fils, trente-six ans, master d'histoire ancienne, se contente d'un petit boulot dans un fast-food. Tanguy des cités, il vit toujours chez ses parents, Amani et Hédi, émigrés tunisiens, orphelins sans contact avec leur pays d'origine, cinquante ans de mariage. La nuit, il zone sur un parking avec ses potes. À la dérive. Amani, mère dévouée, pilier de la famille, disparaît sans prévenir en laissant à peine un mot pour dire qu'elle reviendra bientôt. Sans plus d'explication. Les deux hommes sont désemparés par ce départ. Le père vrille, enlève son alliance dès le lendemain, démonte l'intégralité des meubles. Salmane se reproche d'être un mauvais fils, se rend compte de son manque d'attention. Cette année, ils ont oublié l'anniversaire d'Amani. Salmane a sans cesse repoussé le moment d'aller prendre un café avec sa mère malgré ses demandes. Il se lance dans une enquête, remonte le fil des évènements sur la piste d'un chat disparu, d'une amitié avec Maria dont les liens se sont distendus, pour retrouver la trace de sa mère.
Ramsès Kefi, journaliste pour Rue89, Libération, signe un premier roman drôle, tendre et lucide. Il trouve les mots justes, sensibles pour exprimer les non-dits, les secrets de famille, la charge mentale des mères, la solitude d'Amani, l'autodérision du fils plongé dans une apathie qui ressemble à du renoncement, le père drapé dans son attitude rigide pour ne pas montrer ses failles.
Dans cette chronique intime et sociale, la fugue improbable de la mère déjoue les clichés et fait voler en éclat les stéréotypes. Ici, les hommes demeurent, et les femmes disparaissent. Ramsès Kefi pose un regard bienveillant, exempt de misérabilisme, sur cette galerie de personnages cabossés par la vie. Il dit la cité, ses codes, sa hiérarchie, le quotidien de la débrouille, les lieux de convivialité, le bar PMU dans son jus depuis trente ans, le banc surnommé TF1 où se réunissent les commères au milieu des tours, les toits où le ciel parait plus grand.
Plume déliée, style alerte, récit nerveux, ce conte contemporain à la délicate fantaisie ne verse jamais dans la caricature. Sur le fil, son sens unique de la formule se fait poétique, existentiel. Il ausculte les effets des mensonges par omission, nous entraîne dans une quête de vérité, d'identité qui questionne le sentiment d'appartenance, les difficultés de l'isolement, le principe de dignité. Et éclaire ainsi avec intelligence et sensibilité le mystère des existences.
Quatre jours sans ma mère - Ramsès Kefi - Éditions Philippe Rey
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.




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