Lundi Librairie : Dimanches d'août - Patrick Modiano


Depuis sept ans, Jean, le narrateur, ne parvient plus à quitter Nice, hanté par le souvenir d’un amour disparu, une jeune femme mystérieusement envolée. Photographe, il subsiste très modestement, habitant une chambre d’hôtel décatie. Il erre dans les rues, poursuivi par l’espoir toujours plus vague d’un jour résoudre l’énigme de Sylvia. Un matin, coïncidences, hasard ou pas, il croise le chemin de Frédéric Villecourt qui fut son compagnon. L’homme, à l’époque, paraissait plutôt aisé mais avait développé un goût prononcé pour les affaires louches et les relations très interlopes. Désormais camelot, il vend des vêtements en fourrures sur les marchés. Cruelle déchéance sociale. Dialogue impossible. Jean avait rencontré Sylvia lorsqu’elle habitait sur les bords de Marne avec Frédéric et sa mère, propriétaire d’une écurie de trotteurs. Ensemble, ils avaient fui emportant avec eux le bien le plus précieux de cette curieuse famille : un diamant spectaculaire monté en pendentif, « La Croix du Sud ». Espérant trouver refuge et anonymat à Nice, Jean et Sylvia caressaient l’espoir de prendre un nouveau départ grâce à la revente de ce bijou. Les Neal, un couple selon leur dires Américains, au français impeccable parfois teinté d’accent niçois et au comportement vaguement inquiétant, s’étaient montrés intéressés. La transaction avait tourné court. Les Neal disparaissant avec Sylvia.

Faux thriller sur les traces d’un couple en cavale, « Dimanches d’août » explore les mondes parallèles de la mémoire à la lisière du rêve. Patrick Modiano traduit en mots la sensation de flottement, les transparences allusives. Le passé s’invite, incertain. Les souvenirs surgissent par bribes éparses. Les brèches dans le récit, art de l’ellipse, laissent la place au lecteur dont l’imaginaire nourrit la narration. L’auteur se laisse tenter par le vertige de l’effacement. Le délabrement physique des lieux et moral des êtres nimbe le récit d’un sentiment de délitement et de solitude, de mélancolie profonde et de délaissement. Sens du décor et des ambiances, puissance d’évocation, les motifs modianesques composent une partition sensible, à chaque fois familière et différente.

Patrick Modiano déroule l’écheveau des pistes, comme autant de fils narratifs qui tissent une vaste toile nimbée de mystère. Les figures interlopes, les fortunes douteuses forment la cohorte des silhouettes fugitives, fantomatiques. Les personnages disparus, évanouis, glissent vers un clair-obscur, une essence propre à l’écrivain. Dans leur ingénuité, les jeunes amants ne voient pas les pièges tendus par les mauvaises fréquentations. Pourtant, la vague menace permanente, le doute sur l’identité des protagonistes les laissent dans un sentiment d’angoisse douloureux. Le retour sur les lieux du souvenir révèle un sentiment de désolation lié à la fugacité du bonheur. Patrick Modiano confronte les temporalités, la joie d’un premier amour et les errances somnambuliques du narrateur désormais rendus à des déambulations sans but. L’oisiveté heureuse à deux s’est muée en désœuvrement délétère.

L’ombre du doute plane. Les rencontres fortuites semblent des manigances préméditées, fruits de la rancœur. Les coïncidences étranges et les faux-semblants nourrissent l’angoisse latente, une tonalité inquiétante renforcée par l’incertitude quant au sort de Sylvia. A-t-elle été enlevée ? S’est-elle enfuie volontairement en trahissant son amant ? A-t-elle été volée puis éliminée ? A-t-elle disparue dans un terrible accident de voiture recensé cette nuit-là ? La naïveté du narrateur cède sous le soupçon du pire. Assommé de chagrin, ses illusions perdues alimentent une indolence douloureuse qui l’empêche d’agir, de quitter Nice. Les réponses manquent. Les pistes n’aboutissent pas. Les explications demeurent à jamais en suspens.

Dimanches d’août - Patrick Modiano - Editions Gallimard - Poche Folio