Paris : Quai d'Anjou sur l'Ile Saint Louis, l'empreinte de Louis Le Vau, l'élégance architecturale du Grand Siècle - IVème




Le Quai d’Anjou, au nord de l’île Saint Louis, a conservé une physionomie conforme aux plans du XVIIème siècle. Des quatre quais, il est celui qui a le plus échappé aux démolitions regrettables et autres programmes immobiliers. Développé entre 1614 et 1647, sur l’ancienne rive de l’île aux Vaches, le Quai d’Anjou est établi sur deux niveaux, l’un sur les berges, submersible, en accès direct sur la Seine, le second en surélévation une dizaine de mètres plus haut où ont été édifiés les hôtels particuliers. Si la plupart des vieux arbres ont disparu, victimes d’un champignon endémique, de nouveaux spécimens ont été implantés dès les années 1990 afin de lui redonner tout son charme. L’ensemble architectural unique compte de nombreux hôtels particuliers dessinés par l’architecte Louis Le Vau (1612-1670) avant ses grandes réalisations de Vaux-le-Vicomte et Versailles. Selon les sources, sa dénomination rendrait hommage au quatrième fils d’Henri II et Catherine de Médicis, François d’Alençon, duc d’Alençon et d’Anjou (1555-1584), ou bien à Gaston d’Orléans (1608-1660) duc d’Orléans, de Chartres, de Valois, d’Alençon et d’Anjou, frère de Louis XIII, fils d’Henri IV et Marie de Médicis. Tout d’abord Quai d’Anjou dans sa partie orientale et quai d’Alençon dans son tronçon occidental, l’appellation est ramenée entièrement à Quai d’Anjou en 1780. A la Révolution, il devient Quai de l’Union en 1792 puis retrouve sa dénomination originelle en 1803. Voie essentiellement résidentielle, le Quai d’Anjou réserve une jolie surprise, dissimulée au fonds d’une cour du numéro 39 : le seul théâtre de l’île Saint Louis dont la salle à l’italienne peut accueillir soixante personnes. 










L’île Saint Louis forme un ensemble homogène remarquable déployé sur une superficie de cinq hectares. Son patrimoine architectural, constitué à partir de 1616, illustre les préceptes esthétiques développés au XVIIème siècle par le premier architecte du Roi, Louis le Vau. A l’origine, l’île Notre-Dame, offerte par le roi Charles le Chauve à l’évêque de Paris en 867, devenue propriété du chapitre de Notre-Dame, demeure inhabitée. Sujette aux inondations, elle sert au halage des bateaux, aux pâturages, parfois à des cérémonies religieuses. Au XIIIème siècle, l’édification de fortifications autour de Paris, modifie sa géographie. Dans le prolongement de l’enceinte de Philippe Auguste, un chenal coupe l’île en deux entités, créant artificiellement deux ilots, l’île Notre-Dame et l’île aux Vaches.

Le 19 avril 1614, sous la régence de Marie de Médicis, Christophe Marie entrepreneur général des ponts projet d’urbanisation signe un accord avec la Couronne afin d’urbaniser ce qui deviendra l’île Saint Louis. Afin de mener à bien cette opération d’envergure, il s’associe avec Lugles Poulletier, commissaire des guerres et François Le Regrattier, trésorier des Cent Suisses de la garde du roi. Les hommes d’affaires s’engagent à édifier deux ponts de pierre, réaliser des quais maçonnés, combler le fossé entre les deux ilots et tracer les rues. En contrepartie, ils obtiennent jouissance des droits fonciers durant soixante ans. Le développement immobilier est poursuivi un temps par Lagrange avant que Marie ne reprenne le relais en 1627. A partir de 1638, parlementaires, magistrats et riches financiers acquièrent des terrains où ils font édifier de somptueuses demeures. M’île Saint Louis est bientôt surnommé « île des palais ». L’entreprise globale est achevée par Hébert et les riverains vers 1647. Le programme initié par les travaux de voirie et la construction des habitations de 1618 à 1660, prend fin avec le lotissement complété dès 1664.

Louis Le Vau (1612-1670), jeune architecte ambitieux, obtient dès 1640, un nombre important de marchés pour élever les hôtels particuliers de l’île Saint Louis. Ces chantiers lui ouvrent les portes de la reconnaissance. Nommé premier architecte du roi en 1654, Le Vau édifie le Château de Vaux-le-Vicomte pour Nicolas Fouquet en 1656. 












Malgré certaines démolitions, la remarquable unité architecturale du quai d’Anjou a été préservée dans l’homogénéité du style des façades ainsi que l’alignement conforme au tracé d’origine. Au début du quai, une plaque rappelle la crue de janvier 1910 durant laquelle l’inondation a recouvert presque entièrement l’île Saint Louis. 

Au numéro 1, l’Hôtel Lambert a été conçu par Louis Le Vau pour Jean-Baptiste Lambert de Thorigny, financier, commis du surintendant Bullion dont la fortune s’est accrue considérablement à la suite d’opérations immobilières et de spéculations variées. L’entrée principale se trouve au numéro 2 de la rue Saint Louis en l’Ile. Cette bâtisse prestigieuse, au destin contrasté, a connu de nombreux propriétaires. La marquise du Châtelet y a accueilli Voltaire à la fin de sa vie. En 1742, le fermier général Dupin, propriétaire également du château de Chenonceau, y héberge Rousseau. Revendu, démantelé partiellement à la Révolution, l’Hôtel Lambert devient pensionnat de jeunes filles, puis dépôt de lits militaires. En 1842, il est acquis aux enchères par le prince polonais Adam Czartoryski qui y tient salon. Parmi ses familiers se comptent Chopin, Delacroix, George Sand, Montalembert, Mickiewicz, plus tard Cézanne. Malmené par les ans, la maison est sauvée en 1947 par le baron de Rédé. Un temps domicile de l’actrice Michèle Morgan, l’Hôtel Lambert devient la propriété de Guy de Rothschild puis de la famille royale du Qatar. Il est racheté en 2022 par l’homme d’affaires Xavier Niel. 

André Gide évoque ainsi les lieux : « Le 1 et le 3 quai d’Anjou, c’est la maison que j’aimerais le mieux habiter. » Au numéro 3, se trouve l’Hôtel Le Vau, résidence de l’architecte édifiée en 1640.  
En 1638, il achète le terrain pour réaliser sa propre demeure à l’occasion de son mariage avec Jeanne Laisné, fille d’un notaire de l’île Saint Louis. Le Vau intègre la façade dans le prolongement de l’Hôtel Lambert, uniformisant l’esthétique avec l’ajout d’un balcon courant d’un bâtiment à l’autre. Il habite cette maison avec son père, maître maçon jusqu’en 1648. 

Au numéro 5, le petit Hôtel de Marigny a été construit en 1643 pour Jacques Brébart marchand de fer. Parmi ses propriétaires successifs, on note les descendants de Rennequin Sualem, l’un des créateurs de la machine de Marly, dispositif de pompage des eaux de la Seine, système d’alimentation hydraulique des jardins du château de Marly et du parc de Versailles. Au numéro 7, l’ancienne dépendance de l’Hôtel Lambert, propriété de la Corporation des maîtres boulangers de Paris et de la Seine depuis 1843, se distingue par une remarquable porte, des ferronneries ouvragées et un balcon. 

L’ensemble de maisons du numéro 9 à 15 a été bâti en 1641/42 pour Jean-Baptiste Lambert qui habitait au numéro 1. Honoré Daumier (1808-1879) dessinateur, caricaturiste, lithographe a été locataire du numéro 9 où il logeait au dernier étage. Les numéros 11 et 13 formaient avant division un unique hôtel particulier, établi au XVIIème siècle pour Louis Lambert de Thorigny, capitaine de cavalerie, parent du prévôt des marchands. De nombreux artistes y ont demeuré en tant que locataires : le peintre Charles-François Daubigny, le peintre Geoffroy Dechaume, le peintre sur verre Alfred Gérente, le graveur Zachée Prévost. La façade du 11, scandée par des guirlandes est ornée d’un charmant balcon. Au 13, une rampe d’escalier avec balustres de chêne fait partie des éléments remarquables inscrits aux Monuments historiques. Au numéro 15, la maison se caractérise par la beauté de sa porte et de ses mansardes. Un temps domicile de Paul Cézanne, Charles Baudelaire y passe quelques mois en 1843 tandis que le peintre Jean Dries y vit de 1942 à son décès en 1973.

Au numéro 17, l’Hôtel de Lauzun, œuvre de Louis Le Vau datant de 1656/57, a conservé une partie de ses remarquables appartements du XVIIème siècle. Il illustre brillamment l’opulence esthétique et la démesure du Grand Siècle. Retrouvez l’article complet qui lui est consacré ici.










Les immeubles du 19 et 21 correspondent au 20 rue Poulletier. Ces maisons et hôtels ont été construits par Louis Le Vau père et fils entre 1637 et 1639 pour Melchior Gillier de Lagny maître d’hôtel du Roi. Le 19 quai d’Anjou s’élève entre 1635 et 1642 pour Jean de La Grange conseiller du roi. Devenu Hôtel Méliand, il porte le nom de Blaise Méliand, procureur général qui s’en porte acquéreur en 1644. Racheté par la Ville de Paris en 1894, il accueille désormais des écoles maternelle et élémentaire. L’édifice inscrit au titre des Monuments historiques depuis le 4 juillet 1988 possède un intéressant escalier de pierre à balustres, à clefs pendantes et masques. La façade du numéro au 21 est marquée par un joli balcon. Les numéros 23 et 25, formaient quatre hôtels particuliers bâtis sur pilotis, conçus dès 1658 pour la famille de Gayardon de Levignen. Réunis en deux entités, les hôtels sont vendus à la Révolution. Au XXème siècle, le peintre Paul de Lapparent habite au numéro 25.

Les numéros 27, 29 et 31, hôtel du XVIIème siècle, constitue à l’origine une grande propriété appartenant à la famille Lelong du Dreneuc puis Gayardon de Levignen. A noter, les portes, le balcon, les ferronneries, les mansardes et le puits bouché au numéro 27. L’écrivain Charles-Louis Philippe, l’un des fondateurs de la NRF et auteur de « Bubu de Montparnasse », s’installe au 29 en juin 1889. Durant l’Entre-deux-guerres, l’immeuble est le siège des éditions Contact fondées par l’écrivain américain Robert McAlmon.

Au numéro 33, se situe de 1904 à 1953 restaurant Au Marinier, repaire d’artistes et d’écrivains fréquenté par Pablo Picasso, John Dos Passos, Pierre Drieu La Rochelle, Ernest Hemingway, Aragon, Georges Simenon, Blaise Cendrars. Frédéric Vitroux résident du quai d’Anjou consacre un livre à l’histoire de cet établissement.

Aux numéros 35 / 37 / 39, la maison construite pour le carrossier de Louis XIV en a été divisée en trois entités qui possèdent chacune leur porte cochère. Le numéro 35 se distingue par cette porte cochère ouvragée, une voûte d’entrée à solives et dans la cour une mansarde à poulie. Au 37, se trouve également une belle porte. Au numéro 39, le théâtre de l’Ile Saint Louis Paul Rey et sa salle à l’italienne conservent le souvenir d’une ancienne école de jeunes filles. La voûte de l’escalier est intéressante.

Quai d’Anjou – Ile Saint Louis

Bibliographie
Connaissance du vieux Paris – Jacques Hillairet – Editions Rivages
Le guide du patrimoine Paris – sous la direction de Jean-Marie Pérouse de Montclos – Editions Hachette
Atlas de Paris _ Evolution d’un paysage urbain – Danielle Chadych et Dominique Leborgne – Editions Parigramme
Le guide du promeneur 4è arrondissement – Isabelle Brassart et Yvonne Cuvillier – Editions Parigramme