Lundi Librairie : De guerre lasse - Françoise Sagan


Mai 1942, Jérôme et Alice, résistants de la première heure, organisent un réseau d’évasion vers la zone libre. A la tête d’une filière d’aide aux personnes persécutées par le régime de Vichy, ils sont eux-mêmes traqués par la Gestapo. Jérôme décide de rejoindre Romans dans le Dauphiné, où la villa bourgeoise de son ami d’enfance Charles Sambrat pourrait servir de refuge, de plaque-tournante du réseau. Convaincre ce dernier ne sera pas aisé. Directeur d’une usine de chaussures, Charles poursuit une existence paisible loin des échos du conflit. A la suite de son expérience traumatisante comme officier lors de la « Drôle de guerre », il revendique un pacifisme radical. Il estime désormais qu’aucune cause ne vaut le sacrifice d’une vie. Son refus de voir les exactions de l’Occupant allemand et de Vichy confine à l’aveuglement volontaire. Hédoniste, il se laisse aller à la facilité d’une existence sans engagement, à l’insouciance dictée par son goût du bonheur et des femmes. Son épouse vient de le quitter, lassée des aventures à répétition de ce séducteur compulsif. Jérôme demande alors à Alice, sa maîtresse, de séduire Charles. Il espère ainsi le persuader de s’associer au réseau de résistance. Jérôme n’avait pas prévu que son ami s’éprendrait follement d’Alice au premier regard et que celle-ci ne serait pas insensible à l’appétit de vie de ce jouisseur. Charles n’a plus qu’une obsession la conquérir et la protéger des dangers que lui font courir les missions confiées par Jérôme.

Dans « De guerre lasse » publié en 1985, Françoise Sagan vogue sur le souffle de la grande Histoire. Elle embrasse la gravité des enjeux de vie et de mort pour mieux explorer les caprices des sentiments, les aléas du triangle amoureux. La trame de l’aimable marivaudage prend une dimension romanesque et tragique sur fond de Seconde Guerre Mondiale. Elégance allègre, style précis, dialogues inspirés, « la petite musique » s’y déploie dans sa plénitude harmonieuse, la poésie du verbe. L’univers romanesque de Sagan, la bourgeoisie et ses apparences trompeuses, la vacuité de certains et la fausse froideur des autres, se prête à l’investigation de la condition humaine, les déchirements, la fulgurance de l’amour dépasse la logique, les tiraillements entre désir et devoir.

Le personnage de Charles, de prime abord ambigu, fait preuve d’une séduction un peu vulgaire. Il est soupçonné de lâcheté autant que d’indifférence. Sans conviction personnelle, il affiche une désinvolture, une nonchalance résolue et ne remet jamais en question son comportement. Il refuse de voir la réalité de de l’Occupation, les violences, les déportations, la barbarie. Il est frappé d’un dégoût violent de la guerre pour l’avoir connue dans sa chair. Eprouvé par son absurdité, il a vu tomber ses camarades dans un combat inepte. Pour lui, l’éveil d’une conscience correspond à celui des sentiments. Dans ses conversations politiques tendues avec Jérôme le pur, le rebelle qui n’a pourtant aucun talent pour la vie, le plaisir, rigide frigide, il assume la provocation, pousse jusqu’à l’ignominie.

Jérôme a aidé le mari d’Alice, brillant chirurgien autrichien dont la vie était en danger car juif, à fuir pour les Etats-Unis. Esseulée, fragile car sujette à la dépression, elle est devenue la maîtresse de Jérôme sans conviction, plutôt par reconnaissance. Alice inspire une passion absolue à Charles qui en oublie son égoïsme forcené. Il réveille en elle l’exultation de la chair alors qu’elle avait oublié son corps. Force d’attraction, possible rédemption. Crise de conscience tardive, écartelé entre son pacifisme et son amour pour la belle engagée, Charles devient altruiste pour Alice. Amour salvateur.

De guerre lasse – Françoise Sagan – Editions Gallimard – Poche Folio