Lundi Librairie : Les grands gestes la nuit - Thibault de Montaigu


Directeur d’un laboratoire pharmaceutique prospère, Antoine Braque, trente-six ans, s’ennuie. Il se sent engoncé dans une vie qui ne lui convient plus. Son épouse Fanny, reine de glace, demeure une énigme pour lui. Après douze années de mariage, deux enfants, le couple se délite. Il travaille trop, elle passe son temps en mondanités dont il est exclu. Univers de la grande bourgeoisie qui lui donne l’impression d’être tout juste toléré, self-made man entouré d’héritiers fin de race. Un jour, Antoine s’offre une voiture, une Jaguar, un caprice de grand enfant dont cet industriel trop sérieux n’est pas coutumier. Il prend la route et roule sans s’arrêter depuis Paris jusqu’à la Côte d’Azur. Là, il fait la connaissance de Kiki, future romancière à succès, passionnée de vitesse et de son amie Francine, jeune oisive d’une vingtaine d’années. Cette dernière devient sa maîtresse et l’initie à la désinvolture. Des caves de Saint Germain des Prés aux clubs de Montparnasse, elle l’introduit auprès d’une faune interlope, fêtards, parasites mondains, petits trafiquants. Afin de répondre à un rêve de fête perpétuelle, Antoine imagine pour Francine, l’Epi plage à Pampelonne, les débuts du mythe Saint Tropez. Mais le fantasme réalisé tourne bientôt à la tragédie tandis qu’ils s’accoutument à la nouvelle drogue en vogue, l’héroïne. Quand Antoine divorce, son appartement des beaux quartiers est squatté nuit et jour par des noctambules en bout de course et les vénus mercenaires de Madame Claude. Le Marquis, les frères Franceschi, figures peu recommandables des nuits parisiennes, deviennent des habitués. Antoine révèle sa face sombre. La débauche bat son plein. 

Texte empreint d’une puissante mélancolie, « Les grands gestes la nuit » laisse un sentiment d’immense gâchis face à ces vies délitées, dissoutes dans les excès et le manque de sens. Pour ce récit au beau titre emprunté à Paul Eluard, Thibault de Montaigu s’inspire d’une histoire vraie. Il s’attache au destin tourmenté d’Antoine Braque, figure fictive derrière laquelle se cache une silhouette bien réelle. A travers le drame d’une existence brisée, le romancier trace en creux le portrait des années 1960. Peu de temps après le trauma de Seconde Guerre Mondiale, alors que la Guerre d’Indochine vient de s’achever et que la guerre d’indépendance fait rage en Algérie, les rêves de vies héroïques se sont fanés. L’époque érige l’hédonisme sans frein en art de vivre. Le mythe tropézien naît à ce moment, fête débridée et plages de sable blanc où se pressent personnalités du monde du cinéma, de la chanson, de la mode. Les clubs de Saint Germain des Prés vibrent de tous les excès, les oiseaux de nuit se perdent au bout de leurs errances.

Fasciné par le monde noctambule, Antoine mène une double vie avant de s'effondrer, homme d’affaires le jour, débauché et trafiquant la nuit. Notable établi, rongé par l’ennui d’un conformisme bourgeois, son existence rangée éclate sous la pression de ses nouvelles mœurs dissolues. Il soigne son vertige existentiel, ses angoisses de mort dans la poudre. Détestation de soi. Le romancier saisit les instants où la tragédie s’invite dans les existences. Sous sa plume la déchéance d’Antoine Braque incarne les désillusions cruelles d’une période dorée. Les petits matins blêmes succèdent toujours aux soirées flamboyantes. Sans complaisance, Montaigu donne à voir le revers de la médaille, le sordide sous les paillettes. Il évoque sans fard le glauque, la prostitution, la toxicomanie. Histoire d’une innocence perdue, aveuglement d’une génération en quête de sens. 

Personnage plus grand que nature, égoïste magnifique, Antoine porte un regard désabusé sur le monde. Les terribles failles, les fêlures le déstabilisent au point de le faire basculer. Il se moque d’entamer sa respectabilité, il n’a que faire de sa réputation. Il entraîne ses proches dans ce processus. Il pense s’attacher les autres avec l’argent et la drogue, une générosité intéressée, une opulence glaçante. L’épicurien triste embrasse son goût prononcé pour l’autodestruction jusqu’à ce que la réalité le rattrape. La déchéance, la vacuité, l’âpreté de ce à quoi il doit faire face. 

Les grands gestes la nuit - Thibault de Montaigu - Editions Fayard