Lundi Librairie : Un jeune homme triste - Thibault de Montaigu


Emmanuel, aspirant romancier, vivote de quelques piges. Insouciant jusqu’à la désinvolture, il fait confiance à l’avenir malgré les doutes naissants. Pour faire plaisir à Camille sa fiancée, il accepte de partir en week-end à Deauville. Un caprice hors budget, Emmanuel vient tout juste de récupérer chez le garagiste sa vielle Coccinelle. Il envisage de se séparer de cette voiture sur laquelle s’amoncelle les factures. Mais il hésite. Elle a bien du cachet et lui rappelle des souvenirs heureux pas si lointains. Une certaine nostalgie. Pressentiment. Emmanuel et Camille logent dans une chambre d’hôte, arpentent les plages de Trouville et Villerville, déjeunent en bord de mer. Il y a pourtant comme une tension entre eux, un malaise grandissant. Camille insiste pour rejoindre Arnaud, qui n’est pas insensible au charme de celle-ci, et son groupe d’amis. Ces jeunes gens plein d’avenir qui occupent déjà des postes rutilants font étalage sans complexe de leur argent. Emmanuel se sent humilié par leur aisance financière alors que ses propres moyens sont très limités. Camille doit souvent l’inviter. Ils croisent alors une vague connaissance d’Emmanuel, la flamboyante Hailey, une anglaise dont la famille fortunée fait courir des chevaux ce dimanche à Deauville.  

Au gré des intermittences du cœur, Thibault de Montaigu saisit le processus inéluctable d'un délitement, la dissolution d'une relation au contact de la vie. Le texte d’une profonde mélancolie distille des poisons doux auxquels il est difficile de résister. Assumant avec panache la carte postale, le romancier s’amuse des clichés autour d’un lieu de villégiature très prisé d’une certaine bourgeoise. Roman d’atmosphère, cette chronique normande embrasse les codes d’un univers assez exclusifs sous des abords trompeurs de simplicité. Les vieilles Américaines et la jeunesse dorée se croisent sur les planches de Deauville. Les paysages sont superbes, la mer grise, le casino immuable. 

Dans ces décors balisés, Thibault de Montaigu déploie une galerie de personnages désabusés, aussi cyniques d’apparence que fragiles, arrogance des primes années. Ils s’étourdissent d’alcool, recherchent vainement des sensations fortes au casino, à l’hippodrome, tentent désespérément de tromper l’ennui, d’échapper à la grande vacuité de leurs existences et aux terribles prédestinations.  Avec un sens aigu de l’observation, acuité du regard, précision de la plume, Thibault de Montaigu croque ce milieu privilégié, obnubilé par l’argent tandis que passe le souffle de Sagan. Il manie avec grâce la légèreté et l’amertume, musicalité de la langue, fluide élégance, épure du style. Il prête la finesse de son humour au narrateur, son double littéraire peut-être. Emmanuel lucide, se désole de ses propres réactions, de ses emportements, de cette masculinité toxique, compétition entre hommes, excès d’alcool et violence. Il appartient par la naissance à ce microcosme de l’argent mais en est coupé par ses trop maigres moyens financiers. 

Emmanuel et Camille volent à la fin de l’été, quelques jours de vacances, instants suspendus avant la rentrée. Mais ils semblent frappés par la résignation. Aveuglement, jalousie, déception, leur innocence s’évanouit, ne résiste pas aux ressentiments et aux non-dits. Chagrin inconsolable d’une époque, leur jeunesse, qui s’enfuit avec leur amour.

Un jeune homme triste - Thibault de Montaigu - Editions Fayard - Poche Pocket