Lundi Librairie : L'homme qui ment - Marc Lavoine



Dans les années 1960, la famille Lavoine habite à Wissous, petite commune de banlieue, coincée entre l’aéroport d’Orly, les Halles de Rungis et la prison de Fresnes. Il y a le père, Lucien dit Lulu, la mère, Micheline dite Michou, Francis, le frère ainé protecteur et Marc le cadet. Le père flamboyant hâbleur, porté sur la bouteille et les femmes, charmeur et volage, travaille aux PTT.  Il porte en lui le trauma de la guerre d’Algérie dont il revenu vivant mais mutique durant près de deux ans. Engagé auprès du parti communiste français, cégétiste, il milite activement pour faire vivre ses idéaux, tandis qu’il chasse ses frustrations et ses regrets par ses conquêtes féminines. Lucien ment pour couvrir ses incartades, pour réenchanter le quotidien, pour rendre la vie moins triste, embellir la réalité. Avec Micheline, discrète, effacée, sa beauté fragile, ses mauvaises dents, sa foi catholique et la mélancolie plus prégnante au fil du temps, ils forment un drôle de couple. Elle aurait préféré que son deuxième enfant soit une fille, elle l’aurait appelé Brigitte. Michou ferme les yeux sur les frasques de son mari et fait tourner la maison en son absence, car il est toujours par monts et par vaux, de grèves en manifs, de réunions de cellule en soirées de recrutement au bistrot. Pour Marc et Francis, l’enfance, c’est coller des affiches le soir en famille, le week-end distribuer le journal l’Humanité, le 1er mai vendre du muguet et assister à la fête de l’Huma. Et puis les virées en mobylette, les fins de mois difficiles, la première guitare sèche, les MJC…

Chanteur, acteur et écrivain, Marc Lavoine trace un portrait de famille, chronique émouvante d’une époque et dernier adieu au père. Dans ce récit enlevé, lucide, tendre et féroce, il parvient à rendre universel l’expérience intime. Par le biais d’instantanés de vie, il donne chair à la mémoire d’un autre temps, vignettes vibrantes, images collectées de sa jeunesse. Il raconte son enfance dans l’une de ces banlieues rouges, avec une sincérité touchante, une pudeur délicate, une douce ironie et beaucoup d’amour aussi. 

Drôle, très gai, le roman autobiographique s’intéresse plus à la vérité des êtres, différente de la réalité, qu’à l’exactitude des faits. La fiction et les embellissements, les exagérations, les silences viennent tisser une fresque plus vaste. Le texte se déploie comme une comédie à l’italienne, à la Dino Risi, à la Vittorio Gassman. La tragédie n’est jamais loin. Marc Lavoine réinvente ses souvenirs en un livre d’espérance teinté d’une certaine nostalgie pour les années 1960. Il livre des tableaux aux couleurs passées, les congés payés, l’été en 4L, les colos au bord du Lot. Bob Dylan Angela Davis, John Lennon sont les idoles des jeunes. La guerre du Vietnam fait rage. La révolution sexuelle, la montée du féminisme et l’évolution de la condition de la femme bouleverse la société. 

De petits bonheurs simples en désillusion, le récit doux-amer dit aussi les idéaux usés par la vie qui va, les familles qui se délitent. La mère accepte de rester dans l’ombre du père pour qu’il puisse mieux briller. Leur foyer est miné par les mensonges compulsifs, les infidélités. Jouisseur rattrapé par ses vices, Lucien peine de plus en plus à dissimuler ses aventures extra-conjugales. Cet activiste qui rêvait d’une vie héroïque s’éparpille jusqu’à gâcher son existence. Pour grandir, devenir adulte, il faut accepter que ses propres parents ne sont pas parfaits. Marc regarde en face la part d’humanité, les failles. Il s’évade pour s’épanouir dans le théâtre, trouver sa voie d’artiste. Il pardonne. Et se souvient avec émotion.

L’homme qui ment - Marc Lavoine - Editions Fayard - Edition de poche Le Livre de Poche