mercredi 4 septembre 2019

Paris : Eglise Saint Serge, lieu de culte orthodoxe, délicieuse parenthèse hors du temps - XIXème



L’Eglise Saint Serge et l’Institut de théologie orthodoxe se cachent au fond d’une singulière impasse privée du 93 rue de Crimée. Derrière un portail en fer forgé surmonté d’une croix orthodoxe, apparaît tout d’abord une coquette maisonnette peinte de rouge et de blanc. Sa façade est ornée d’une icône chamarrée, cerclée d’inscriptions en caractères cyrilliques. Elle représente Saint Serge de Radonège, grand spirituel et réformateur monastique, thaumaturge et protecteur de la Russie médiévale. A gauche de la maison, invisible depuis la rue, s’ouvre un passage, chemin sinueux qui court sur une colline inattendue où les arbres se déploient librement. Ici se dresse une première construction de bois, l'ancien dispensaire protestant devenu un atelier où sont coulées les cierges, là de modestes ateliers, plus loin une minuscule libraire presque une cabane ou encore des pavillons d’habitation. Les murs sont vieux, la vigne vierge foisonnante. Le temps s’est arrêté. Et au bout de l’allée, surmontant une volée d’escaliers, le spectaculaire porche en bois ouvragé d’une église dédié au culte orthodoxe russe se dévoile tout entier. Surprise délicieuse et pour le moins incongrue.











De nos jours, Paris compte dix-sept églises orthodoxes, dont la cathédrale Saint Alexandre Nevsky, la nouvelle cathédrale de la Saint Trinité, quai Branly ou encore l’église Séraphin de Sarov dont je vous parlais ici. L’histoire de l’église Saint Serge, réputée dans le quartier pour ses célébrations des fêtes de Pâques et de Noël, ne manque pas de piquant.

De 1858 à 1914, la colline où s’établira l’œcuménique lieu orthodoxe est le siège d’une paroisse protestante. Friedrich von Bodelschwingh père (1831-1910) pasteur luthérien et théologien allemand est chargé de la mission protestante de Paris où s’est établi une importante communauté de travailleurs modestes originaires de Prusse. Désireux de fonder une école théologique, le pasteur soulève des fonds en Allemagne afin de faire édifier un temple réformé. L’édifice en briques d’une sobriété absolue est inauguré en 1861. Il va souffrir de dégradations durant la Commune en 1871 mais perdure néanmoins jusqu’en 1914. Après la Première Guerre Mondiale, les bâtiments, propriété de religieux allemands sont confisqués par l’Etat et vendu aux enchères.

A Paris, l’afflux de migrants russes à la suite de la révolution bolchévique de 1917 pousse l’Eglise orthodoxe a développé les lieux de culte. En 1924, le métropolite Euloge (1868-1946) figure tutélaire de l’orthodoxie locale cherche à créer une institution pour la formation des ecclésiastiques. Grâce aux dons de la communauté, l’Eglise orthodoxe devient propriétaire de la colline. L’acte de vente est signé le 18 juillet 1924, jour de la Saint Serge selon le calendrier Julien (décalage de 13 jours sur le calendrier Grégorien utilisé en Occident). La nouvelle église est dédiée à Saint Serge de Radonège. Fondé officiellement en 1925, l’Institut d’études théologiques, établissement d’enseignement supérieur privé dépend de l’archevêché des églises orthodoxes russes en Europe occidentale. Dirigé en premier lieu par Serge Boulgakov, de nombreux professeurs de renom vont dispenser un enseignement en français et en russe.











Afin de transformer, le trop sobre temple protestant en église orthodoxe, il est fait appel à Dimitri Semionovitch Stelletsky (1875-1947), un artiste russe qui vit en France depuis 1914. Sculpteur, décorateur de théâtre, illustrateur, architecte et peintre iconographe, il imagine de nouveaux décors intérieurs et extérieurs. Les dessins initiaux ne plaisent pas aux commanditaires. Stelletsky entre dans une colère homérique. Ce sera ça ou rien. Le projet est alors validé. L’âme slave va pouvoir s’exprimer. L’artiste réinvente la bâtisse, se réapproprie les éléments d’origine tels que les vitraux néogothiques ou le grand escalier. Sur la façade de briques, Stelletsky fait apposer un parement de bois abondamment décoré trouvant un équilibre harmonieux entre le foisonnement orthodoxe et l’épure luthérienne. Sur le mur attenant à l’escalier, il peint les défenseurs de la foi orthodoxe avant la conversion de la Russie. A l’intérieur, le luxe des détails, la richesse des ornements

Durant deux ans, du 6 novembre 1925 au 1er septembre 1927, Stelletsky oeuvre d’arrache-pied. A ses côtés, beux personnes broient les couleurs. La princesse Elena Sergueievna Lvova, iconographe de grand talent et de grande réputation, le seconde. Elle réalise tous les visages des icônes. La princesse Lvova, nièce du prince Lvov président du gouvernement provisoire après l’abdication du tsar, appartient à cette caste des russes blancs, aristocrates obligés de fuir la Russie au lendemain de la Révolution. Dès 1920, elle acquiert respect et admiration comme l’une des iconographes les plus talentueuses de son temps. Son nom n’est cependant pas mentionné par Stelletsky sur la plaque commémorative que celui-ci fait poser à la fin des deux ans de travaux.











Lors de l’Occupation allemande, Durant la Seconde Guerre Mondiale, l’Occupant envisage un temps de restituer les bâtiments à la mission allemande de Paris est envisagée. Le projet n’aboutira pas. Le clocher sur le côté de l’édifice est ajouté dans les années 1950. En l'an 2000, le patriarche de Moscou Alexis II fait don à l’ancien recteur d’une relique de Saint Serge de Radonège qui prend place au cœur de la croix métallique de l’icône principale.

Eglise Saint Serge 
93 rue de Crimée - Paris 19

Bibliographie
Paris secret et insolite - Rodolphe Trouilleux - Parigramme
Le guide du promeneur 19è arrondissement - Elisabeth Philipp - Parigramme

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