Expo : Chagall, Lissitzky, Malevitch - L'avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922) - Centre Pompidou - Jusqu'au 16 juillet 2018



De 1918 à 1922, à Vitebsk, Marc Chagall (1887-1985), El Lissitzky (1890-1941), Kasimir Malevitch (1879-1935) ont marqué l'histoire de l'art moderne du XXème siècle. Dans l'école d'art populaire où ils enseignent, va éclore l'idée d'activité artistique révolutionnaire. Au-delà de la simple rétrospective monographique, l'exposition présentée au Centre Pompidou interroge l'émergence de l'avant-garde russe, l'aventure de la modernité qui en un lieu, un temps décisif trouva à s'exprimer.  Peintures, dessins, oeuvres d'art graphique, maquettes illustrent quatre ans de création et l'affrontement qui se tint entre deux visions incompatibles, celle de Chagall, chantre de la liberté absolue et celle de Malevitch et Lissitzky, les suprématistes radicaux.  












Lors de son passage à Paris de 1910 à 1914, Marc Chagall travaille dans un atelier au cœur de la Ruche de Montparnasse dont je vous parlais ici. Il se trouve à l'avant-garde artistique internationale, expérimente le cubisme naissant et l'abstraction. Chagall cherche à dépasser l'idée de perspective, à se dégager de la sujétion à la réalité, à la fois dans les couleurs et l'espace.  En 1914, reconnu de Paris à Berlin, Marc Chagall retourne à Vitebsk sa ville natale pour épouser Bella Rosenfeld. Avec la déclaration de guerre, il est contraint de rester au pays. 

En 1917, la Révolution d'Octobre permet aux Juifs de l'Empire russe de devenir des citoyens à part entière, égaux en droit. Euphorie révolutionnaire, utopie artistique, Chagall se révèle artiste politique et imagine une école d'art populaire destinée aux enfants d'ouvriers ainsi qu'un musée. L'institution, véritable projet d'émancipation sociale, serait fondée dans la ligne droite des idéaux et des valeurs bolcheviques : la démocratisation des arts, l'ouverture aux classes populaires.











En 1918, Marc Chagall nommé au poste de "commissaire des beaux-arts" de la cité biélorusse ce qui lui permet de créer son école. Quelques jours après les célébrations d'Octobre dont il a conçu les très appréciés décors de rue, le nouvel établissement trouve place dans un ancien hôtel particulier confisqué par les autorités communistes à un banquier. Fin novembre, arrivent les premières inscriptions des élèves. 

Parmi les enseignants venus de Moscou, Ivan Pouni connu en France sous le nom de Jean Pouny se fait remarquer. Malgré les difficultés matérielles, l'école connaît ses premiers succès. En 1919, Chagall convie Lazar Lissitzky. Peintre abstrait, photographe, cinéaste, ancien architecte, celui-ci est depuis le début très engagé dans la Révolution. Il invite à son tour le théoricien du suprématisme, Kasimir Malevitch, auteur du Carré noir sur fond blanc en 1915. Souvent attaqué par la critique, Malevitch soutient une idéologie artistique radicale, développant le concept d'une abstraction fondamentale s'appuyant sur la rigueur de la géométrie orthogonale et la couleur pure.











Entre Chagall et les deux suprématistes qui tentent de rallier les élèves à leur vision d'un ordre artistique nouveau, le torchon brûle bientôt. Leurs définitions de la pratique artistique et de l'artiste sont antagoniques. Les suprématistes créent selon des règles. La construction des tableaux répond à des principes géométriques dont les figures sont tracées à l'équerre au compas. Aux aplats de couleurs primaires sans modulation, brutes, noir, blanc, rouge, Lissitzky ajoute l'ocre et le gris. Les éléments de base, cercle, carré, triangle et croix, sont combinés selon des schémas géométriques déclinés en série en suivant un modèle scientifique. En 1919, Lissitzky développe un projet selon cette méthode, Proun "projet pour l'affirmation du nouveau en art" qui tient à la fois de l'architecture, du croquis scientifique d'ingénieur. 

Face à eux, Marc Chagall ne croit pas aux doctrines et refuse de se limiter aux systèmes, que ce soit le cubisme ou le suprématisme. Par esprit de provocation, de contradiction, il pioche dans ces préceptes, se nourrit et transgresse toutes les règles pour les faire siens. Seules comptent l'inventivité et l'absolue liberté.









L'exposition du Centre Pompidou présente les travaux d’enseignants et d’étudiants de cette école de Vitebsk, Vera Ermolaeva, Nicolaï Souietine, Ilia Tchachnik ou encore Lazar Khidekel et David Yakerson. L'enjeu qui oppose Chagall et les suprématistes est la formation d'une nouvelle génération d'artistes. Sous l'influence de Malevitch et Lissitzky, c'est la théorie esthétique du suprématisme qui se transforme en école. Et Chagall n'y a pas sa place. Les deux suprématistes considèrent qu'il n'est pas assez nouveau. Si dans un premier temps, Chagall résiste à la montée en puissance de Malevitch et Lissitzky, il abandonne rapidement la partie. Ses élèves trouvent son enseignement trop libre, pas assez théorique. En mai 1920, la classe de Chagall passe chez le charismatique Malevitch, et Chagall quitte Vitebsk pour Moscou en juin où il se lancera dans le projet du Théâtre juif avant d'être contraint à l'exil hors de l'URSS, à Berlin en 1922, puis à Paris en 1924. 












Après le départ de Chagall, les suprématistes collectivisent leur pratique de l'art. Les individus disparaissent au profit du groupe et d'une vision. Le collectif Posnovis "partisans du nouvel art" voit le jour suivi du collectif Unovis "affirmateurs du nouveau en art". Mais la radicalité de l'art abstrait est mal vue par les autorités. En 1922, alors que les communistes envisagent de cadrer et d'instrumentaliser la création artistique, les aides destinées à l'école sont coupées et elle ne survit pas. El Lissitzky poursuit seul le développement de ses peintures en 3D dans des installation savantes tandis que Malevitch explore la dimension sculpturale de la maquette d'architecte. 

Chagall, Lissitzky, Malevitch - L'avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922) 
Jusqu'au 16 juillet 2018

Centre Pompidou
Place Georges Pompidou - Paris 4
Horaires : Tous les jours sauf le mardi - De 11h à 21h - Nocturne jusqu'à 23h tous les jeudis



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.