lundi 7 septembre 2015

Lundi Librairie : Eva - Simon Liberati



En 2013, Simon Liberati rencontre dans un dîner Eva Ionesco. Actrice et réalisatrice, elle ne s’est jamais remise de son enfance. Dès l’âge de quatre ans, sa mère, la photographe Irina Ionesco, l’a utilisé comme modèle réalisant jusqu’à ses douze ans d’innombrables clichés à caractère pédopornographique dont les images de plus en plus perverses, les poses de plus en plus obscènes n’ont que peu scandalisé entre libération des mœurs des années 70 et traumatisme de la filiation incestueuse, lrina étant le fruit d’un inceste. Eva Ionesco a évoqué son histoire dans le beau film sorti en 2011, My little princess.

Abus, trahison, solitude, le parcours de la jeune Eva est une lente descente aux enfers. Liberati croise furtivement la fillette en 1979, enfant-femme âgée alors de 13 ans, nymphette trash des mythiques années Palace. Tout au long de sa vie, il est hanté par l’image de cette cette Lolita punk dont on retrouve la trace dans son premier roman paru en 2004, Anthologie des apparitions, à travers le personnage de la petite Marina. Lorsqu’il se trouve à nouveau sur le chemin d’Eva, quarante ans plus tard, Liberati rongé par l’alcool et la drogue traverse une période sombre, alors qu’elle est devenue une créature romanesque déchue, un ange détruit par la perversité des adultes, une artiste torturée suicidaire. Rencontre des perditions, ces deux êtres à la dérive se reconnaissent. Simon Liberati fasciné par cette femme décide de lui consacrer son prochain livre.

Hommage amoureux, lucide voire même parfois cruel, et étude du processus de cristallisation, Eva évoque la naissance de la passion et la rédemption à travers la rencontre de l’alter-ego. Reprenant volontiers le vocabulaire mystique, les figures du  merveilleux, ce livre sophistiqué, subtilement pudique sous des abords bravache, brutal et lyrique sublime la face sombre des sentiments. Sous la plume virtuose de Simon Liberati, ce texte dans le lignage littéraire revendiqué de Nerval, Baudelaire, Schuhl ou Breton, joue sur les antagonismes, à la fois âpre et sombre, délicat et lumineux. L’élégance du verbe se déploie à travers un récit vénéneux empruntant aussi bien à la réalité qu’au fantasme, la fascination et le désir.

La trame arachnéenne de cette toile dont Eva est le motif central compose un portrait brossé par touches subtiles dans un mouvement de va et vient entre le moment présent, la naissance de l’amour et le passé, les souvenirs d’Eva et ceux de Liberati. La délicatesse de l’écriture s’oppose à la violence des évocations dans la crudité des reconstitutions, le sordide des séances photos, le destin tragique entre pornographie, prostitution et drogue. S’interrogeant au sujet de l’icône, l’enfant fardée, érotisée par la perversion, l’auteur transfigure la femme réelle dont il tombe amoureux, personnage énigmatique, polymorphe qui échappe au regard posé sur elle, multipliant mensonges, dérobades et n’est pas sans faire songer au film  Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?

Marqué par la grâce, œuvre tortueuse et dérangeante, Eva évoque la rencontre de ces deux artistes désespérés, la muse et le dandy, deux monstres narcissiques et émouvants, leurs extravagances et leurs douleurs, leur panache et leurs fragilités. Un portrait de couple lumineux jusque dans ses noirceurs, d’une poésie intense.

Eva - Simon Liberati - Editions Stock - Edition de poche Le Livre de Poche




Share this

Related Post