lundi 13 octobre 2014

Lundi Librairie : Le train zéro de Iouri Bouïda


Une gare perdue au fin fond de la Russie, dans la boue, le froid, les relents de chou et de vodka. Et toutes les nuits, un train qui passe. Nul ne sait d’où il vient, où il va, ni ce qu’il transporte. L’ombre effroyable de la déportation rôde. Dans ce no man’s land isolé du reste du monde, vivent des gens qui s’aiment, espèrent, tuent et agonisent empoisonnés par le doute, par un secret qui leur est interdit de chercher à connaître sous peine de mort.

Bref récit au verbe épuré à l'extrême, d'une sincérité naturaliste troublante, ce roman se rapproche du poème en prose. L’auteur sensible aux petits faits quotidiens, aux odeurs caractéristiques, aux sons de la vie des gens du rail dresse un tableau qui se fond dans des camaïeux de gris. Le réalisme accentué jusqu'aux minuscules détails de la vie qui n'en n'est pas vraiment une, exalte la lente et insidieuse montée de l’angoisse. Les mois, les années passent et les personnages se rendent compte petit à petit qu’il en sera toujours ainsi. Une éternité de néant.

Les rêves, les espoirs s’atrophient au même titre que les individus rongés par le Temps. C’est l’attente pure jusqu’à la mort ou bien de la mort elle-même symbolisée par le train zéro ; car c’est elle qui donne un sens à l'existence. Le lieu même, la steppe n’est qu’espace de mort. L’auteur la décrit admirablement. Territoire rugueux aux contours mal définis, domaine des chimères et de la peur. Nulle terre promise n’attend le voyageur.

L'histoire se déroule à l’époque du déclin stalinien. La Station Neuf est une métaphore saisissante de cette dégénérescence, une ode tragique à l'existence des oubliés du système. A l’horizon étriqué des destinées personnelles, aux certitudes myopes d’un certain réalisme, l’auteur oppose les grandes étendues de l’angoisse, le pouvoir créateur des rêves, des illusions, les vertigineuses questions qui habitent le cœur des hommes. Plus que l’histoire de vies gâchées, Le train zéro est une réflexion lucide sur l’idée de la mort, la déliquescence d’un  régime. Ce roman relève de la même veine mystique que Le Désert des Tartares de Dino Buzzatti.
 
Le train zéro - Iouri Bouïda – Editions Gallimard du Monde Entier - Traduit du russe par Sophie Benech




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