En 1939, Jean - Jean Cocteau - cinquante ans, poète, dramaturge, cinéaste, intellectuel cacochyme, dandy opiomane obnubilé par la reconnaissance vit avec son compagnon Jeannot - Jean Marais. Le comédien de vingt-six ans, rencontré lors d'une audition en 1937, physique d'éphèbe fougueux, séducteur inconstant, possède la fragilité de la jeunesse. Dans son rôle de mentor, Jean l'aide à percer et lui donne les premiers rôles de ses productions. Tout les oppose, l'âge, le statut social, les convictions et pourtant ils s'aiment. Le pygmalion et son protégé sont chahutés par le souffle de l'Histoire, la Seconde Guerre Mondiale et l'Occupation.
Jeannot, patriote, souhaite s'engager dans la Résistance. Jean se voile la face devant les exactions de l'occupant. Proche du sculpteur Arno Breker, artiste officiel du régime nazi, il fréquente les cercles mondains, se berce d'illusions. Trois figures féminines veillent sur eux, Edith Piaf, pour laquelle Cocteau a écrit la pièce "Le Bel indifférent" en 1940, Gabrielle Chanel, la couturière collaborationniste au carnet d'adresse providentiel et Mila Parély, avec laquelle Jean Marais a entamé sur un tournage en 1941 une liaison couverture qui durera deux ans.
Dans cette pièce créée en 2015, Carole Giacobbi et Stéphane Vauthier capturent les relations tumultueuses d'un couple mythique, Jean Cocteau et Jean Marais. Entre fascination réciproque et affrontement des idéaux, malgré leurs désaccords parfois brutaux, leur histoire durera trente ans.
"Les Amants terribles", huis clos tendu, plonge le spectateur dans leur intimité. L'un refuse de prendre partie au nom de la neutralité de l'artiste, l'autre s'exalte, lui reproche cette passivité. Ils se déchirent, ne se comprennent plus, se réconcilient. Les répliques fusent et les bons mots se multiplient. Les conflits se chargent d'émotion. L'humour comme la tendresse y trouvent largement leur place ainsi que la passion physique et sentimentale. La pièce témoigne des rapports de force entre le mentor et son protégé. Histoire d'amants torturés, elle interroge l'influence du contexte politique sur leur relation, la terrible réalité qui s'impose même à celui qui refuse de voir.
Sur une bande originale anachronique, Cher, Mylène Farmer, Soft Cell Tainted Love, Carole Giacobbi signe une mise en scène dynamique, à l'efficacité précise. Julien Honoré interprète un Jean Cocteau, empêché, jaloux, valétudinaire d'une mauvaise foi terrible face à Louka Meliava, diablement séduisant dans le rôle de Jean Marais à son prime mais pas encore tout à fait dégrossi intellectuellement. Lumineuse, convaincante, Eugénie Derouand prête ses traits aux trois personnages féminins.
La pièce évoque la violence d'une époque, sur fond de guerre, de persécutions, à travers les échanges intimes entre deux amants. Elle aborde en filigrane le statut des homosexuels sous l'Occupation allemande. Notamment lors d'un épisode frappant. À l'occasion de la création de la pièce "La Machine à écrire" en 1941 au Théâtre Hébertot, les critiques homophobes du journal collaborationniste "Je suis partout", s'en prennent au couple que forment Marais et Cocteau. Dans plusieurs papiers venimeux et diffamatoires, Alain Laubreaux, qui écrit sous le pseudonyme de Daxiat les accuse de perversité et de décadence. Jean Marais le croise par hasard et lui administre une correction violente. L'affaire fait scandale. Cocteau fait l'autruche sur le tournage de "L'Éternel retour" avec la comédienne Madeleine Sologne.
À la Libération, inquiété, Jean Cocteau sort indemne de son procès en collaboration. Cocteau et Marais donnent naissance à un projet cinématographique commun qui aboutit en 1946 au film "La Belle et la Bête", oeuvre majeure.
"Les Amants terribles", ode à l'émergence d'une culture homosexuelle populaire, à l'affirmation d'une identité queer, rend hommage à la liberté et à la tolérance.
Les Amants terribles
Jusqu'au 17 janvier 2027
Jeudi, vendredi, samedi 21h - Dimanche 17h
Texte Carole Giacobbi et Stéphane Vauthier
Mise en scène Carole Giacobbi
Avec Julien Honoré, Louka Meliava, Eugénie Derouand
Théâtre Libre - Scène Libre
4 bd de Strasbourg - Paris 10
Tél : 01.42.38.97.14
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.




Enregistrer un commentaire