Lundi Librairie : Crush - Momo Yamaguchi

 

Mika, vingt-quatre ans, sacrifie sa vie personnelle au profit d'un emploi de bureau lénifiant, heures supplémentaires et astreintes variées comme celles de jouer les potiches lors de soirées arrosées organisées par les supérieurs âgés pour leurs vieux clients libidineux. Elle n'a jamais eu de relation amoureuse et fantasme sur celui qui l'enverra au septième ciel pour la première fois. Endoctrinée par les torrides romances contemporaines, celles des séries et du cinéma, obnubilée par l'envie de rencontrer un homme et enfin perdre sa virginité, elle ne se déconsidère. Elle estime qu'elle n'est pas attirante sexuellement. À défaut de faire partie du "Club des Meufs Canons", Mika cherche à s'entourer de copines qu'elle trouve belles, celles aux formes voluptueuses qui attirent les prétendants. Derrière elles, elle n'est jamais remarquée, trop banale, trop insipide. Un soir d'été sur la plage, Mika fait la connaissance de Ty, un américano-japonais. Leurs relations, essentiellement des sms et quelques brèves rencontres, s'avèrent très décevantes. Premier jalon d'un long chemin de désillusions.

Momo Yamaguchi dresse un portrait acide de la société japonaise et d'une jeunesse un peu paumée marquée par l'isolement social, l'absence de vie affective et la monotonie de l'existence. Elle écrit le récit à la première personne, accès direct à la psyché de son personnage, ce regard ironique porté sur le monde, sur elle-même, cette autodérision salvatrice.

Elle a un besoin désespéré d'être aimée, envie d'être vue, reconnue, appréciée. Elle se heurte à la réalité, les relations entre les expatriés et ceux restés au pays, le sentiment de supériorité de ceux nés aux États-Unis, sa répugnance envers les occidentaux qui vivent au Japon et fantasment sur les jeunes femmes japonaises. 

Mika va d'échecs en échecs dans sa veine tentative de se plier à un modèle qui ne lui convient pas, à défaut de comprendre ses propres désirs. Elle éprouve une certaine aigreur vis-à-vis de son amie délurée si sociable. Elle étouffe dans une culture d'entreprise gangrénée par le sexisme généralisé, le poids du patriarcat. L'environnement de travail malsain pèse sur ses rapports avec les autres. La société va mal. Le personnage de Mika témoigne de tout ce qui va de travers.

Quand enfin, elle initie des rencontres cela ne se passe pas comme elle l'imaginait. Elle rêvait d'orgasmes tonitruants et de corps à corps torrides, elle n'aurait droit qu'à du réchauffé, des amours contrariées sans saveur. Le décalage entre les attentes et la réalité est cruel.

À défaut de plaisir, dans une tentative pathétique de s'inventer des relations alors qu'il ne s'agit que de sexe, elle extrapole les messages, réécrit les interactions, sur-analyse des micro-faits, les comportements. Parfois une seconde voix se fait entendre. La conscience intime de Mika fantasme de rendre la monnaie de leur pièce à tous ces nuisibles qui gravitent autour d'elle et abusent de sa bonne volonté. L'humour bouée de sauvetage lui permet de surmonter ses souffrances non-exprimées. 

L'éternelle déçue, mélancolique, sans filtre, obsessionnelle, se tournera finalement vers les applications de rencontre et les options alternatives. Sans plus de succès. Mika et avec elle toute sa génération sont-elles condamnées à l'insatisfaction ? 

Crush - Momo Yamaguchi - Traduction Mathilde Janin - Éditions Actes Sud