Théâtre : Des hommes endormis, de Martin Crimp - Traduction Alice Zeniter - MES Ludovic Lagarde - Athénée Théâtre Louis-Jouvet - Jusqu'au 24 mai 2026

Crédit Marie Gioanni

Paul et Julia, couple de quinquagénaire, dissimulent sous la façade de "power couple", à la réussite exemplaire, le délitement des sentiments, la mort du désir. Paul, producteur de musique, Julia, universitaire et critique d'art accomplie, nourrissent des regrets, notamment celle de la parentalité sacrifiée sur l'autel du travail. La longévité de leur couple n'est qu'apparence, l'usure désormais s'impose dans chacune de leurs interactions. Les concessions ont eu raison de leur désir. Le cynisme de leurs derniers liens.

Julia a convié Josefine, sa jeune collaboratrice qui la considère comme son mentor, et son compagnon Tilman à l'occasion d'une soirée improvisée à 2h du matin. Horaire étrange. Fusionnels, passionnés, Tilman et Josefine se trouvent à un tournant de leur vie. Ils étaient noceurs, aimaient expérimenter. Désormais, ils sortent moins la nuit, abandonnent leurs habitudes de débauche, et envisagent de s'installer. Pourtant, Tilman étouffe à son poste de manager chez un fabricant de meubles, rongé déjà par l'ennui, les regrets de sa prime jeunesse. Paul et Julia paraissent presque éteints face à cette vitalité qui les a depuis longtemps abandonnés.  




La pièce du dramaturge Martin Crimp, montée pour la première fois en 2018 à Hambourg, a été traduite en français par Alice Zeniter en 2019. Ludovic Lagarde propose une mise en scène, sur les planches l'Athénée Théâtre Louis-Jouvet, qui souligne le "nonsense" tout britannique de cette comédie de moeurs à l'humour très acide. "Des hommes endormis" explore les affres du couple contemporain. Les deux générations, à un moment différent de leur relation et de leur vie, naviguent en pleine crise existentielle, chacun à leur désarroi.  

La pièce flirte joyeusement avec l'absurde, tant les détails étranges se multiplient. La déroutante architecture en ellipses recompose un récit fragmentaire constitué de saynètes indépendantes. L'ensemble apparaît aussi déstabilisant qu'intrigant. 

La scénographie embrasse un minimalisme à rebours du réalisme. L'appartement bourgeois de Paul et Julia est à peine évoqué, bloc glacial, chirurgical, lieu des sentiments empêchés. Les jeux de lumière détachent la scène de la réalité, entre rêve et cauchemar, pour lui concéder une dimension onirique. Un magnétophone à bandes se déclenche à intervalles irréguliers et renforce le sentiment d'étrangeté, d'irréalité. 

L'indifférence blasée entre Julia et Paul obsédés par la réussite sociale, la vitalité surjouée de Tilman et Josefine, plus concernés par leur plaisir que leur avenir professionnel, offre un contraste surprenant. La rancoeur, la mauvaise foi tout autant que le mal-être palpable entre les protagonistes entretiennent un sentiment de malaise. L'ambiance devient un peu poisseuse, les deux quinquas se repaissent des récits de débauche des deux plus jeunes, leur violence à peine contenue. Une forme de concupiscence souligne l'ambiguïté des rapports.

Christèle Tual, dans le rôle d'une Julia carriériste, et Laurent Poitrenaux dans celui de Paul qui ne cherche même plus à sauver les apparences, interprètent avec subtilité et sensibilité la rancoeur des non-dits, le désespoir des renoncements. Guillaume Costanza et Hortense Girard, Tilman et Josefine, tout en intensité, sont remarquables de naturel. 

Des hommes endormis
Du 4 au 24 mai 2026

Texte Martin Crimp - Traduction Alice Zeniter
Mise en scène Ludovic Lagarde
Avec Christèle Tual, Laurent Poitrenaux, Guillaume Costanza, Hortense Girard
Scénographie Ludovic Lagarde, en collaboration avec Sébastien Michaud
Régie générale et assistanat à la scénographie Moustache (François Aubry)
Costumes Marie La Rocca
Lumières Sébastien Michaud
Son et images Jérôme Tuncer
Conception sonore Alvise Sinivia
Collaboration à la mise en scène Céline Gaudier
Coordination cascades Roberta Ionesco
Assistanat costumes Françoise Léger Pirus

Production Compagnie Seconde Nature
Avec le soutien du fonds d’insertion de l’École du TNB et du Collectif MxM

La Compagnie Seconde Nature est conventionnée par le ministère de la Culture – Direction régionale des affaires culturelles Île-de-France. Le texte de la pièce est publié aux Éditions de l’Arche.

Athénée Théâtre Louis-Jouvet
4 square de l'Opéra Louis-Jouvet - 75009 Paris
Tél : 01 53 05 19 19




Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.