Lundi Librairie : Crève, mon amour / "Die, my love" - Ariana Harwicz

 

La narratrice est installée avec son compagnon dans un pavillon à la campagne, en bordure de forêt. Mère depuis peu, elle semble peu attachée à ce bébé, peine à trouver ses marques dans cette maternité nouvelle. Le torrent des pensées intrusives, pulsions morbides, fantasmes de violence fatale, la submerge progressivement. Elle nourrit une rancoeur croissante envers son compagnon, qui ne la désire plus, et cet enfant qui lui est étranger, sa belle-mère sous antidépresseur qui fait semblant depuis toujours, ses voisins qui l'épient, la jugent. Ses journées d'ennui entretiennent un sentiment d'étouffement, d'aliénation que seules soulagent ses fugues nocturnes dans la forêt. Elle rêve de retrouver le grand cerf qui la fascine, prend un amant presque par hasard. À la lisière de la folie, elle perd pied.

Ariana Harwicz, née en Argentine, installée en France, pays d'adoption, a suivi des études de cinéma à Bueno Aires, de lettres à la Sorbonne. Autrice de quatre romans, dramaturge, elle signe son premier ouvrage "Matate, amor" publié en 2012 en espagnol dans son pays d'origine, traduit en français aux Éditions Seuil en 2020, et dans une quinzaine de langues. Sur la liste du Man Booker Prize 2018, le livre a fait l'objet d'une adaptation cinématographique sous la direction de la cinéaste Lynne Ramsay, avec Jennifer Lawrence, Robert Pattinson, film sorti en France le 29 avril 2026. 

Texte bref, "Crève, mon amour" embrasse le chaos de la pensée, les soubresauts des associations d'idées.  Ce monologue intérieur au plus près d'un flux de conscience fiévreux, syncopé, court sur 200 pages, halètement de bête blessée. Ariana Harwicz dit la béance, le désarroi, les contradictions, d'une maternité vécue comme un fardeau, la vie de famille un piège. L'accouchement récent de sa narratrice l'a laissé dans un état de dépression post-partum, dont le diagnostic n'est jamais formulé. Refus des rôles imposés, la narratrice se cabre face aux injonctions sociétales. Elle ne sera ni l'épouse attentive, ni la mère dévouée, ni l'idéale maîtresse de maison. 

Le monde rural en toile de fonds, absence de noms, de lieux définis, se déploie sous la forme d'un microcosme entre isolement et carcans d'une société miniature, où l'on se scrute, se commente dans l'urgence à juger la différence, à condamner les comportements. Dans un déversement vertigineux, cru jusqu'à l'obscénité, jusqu'à la nausée, l'afflux d'images, de saynètes ancre la narration dans une dimension organique, triviale, souvent déplaisante. 
 
Dérangeant, hypnotique, le récit progresse tandis que la raison se délite, bascule dans une sorte de mysticisme. L'avance vers le gouffre se traduit par une distanciation progressive avec le réel. Dans un long cri de rage, de douleur, la narratrice pose des mots sur son désespoir, brut douloureux, son incapacité à répondre aux attentes, à prétendre que cette existence dépourvue de toute beauté, de toute intelligence lui convient encore. L'insupportable vie domestique d'une banalité totale l'asphyxie. Elle éprouve à la fois la culpabilité lancinante et la tentation de la dévastation, l'envie de tout détruire, commettre un geste fatal et définitif. Sa maternité, tout comme le couple, ne sont ici que renoncement, ambiguïté des émotions, sentiment d'incomplétude, aliénation radicale.

Crève, mon amour (Matate, amor) - Ariana Harwicz - Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon - Éditions du Seuil - Poche 10 18




Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.