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| Crédit Sébastien Toubon |
En 1905, un groupe de révolutionnaires fomente l'assassinat du grand-duc Serge, gouverneur général de Moscou depuis onze années, despote craint et oncle du tsar Nicolas II. Dans la clandestinité, Annenkov dirige la cellule. Dora, fidèle à la cause révolutionnaire et consciente de la démesure de leur entreprise, conçoit la bombe. Kaliayev, poète humaniste, doit lancer l'explosif. Stepan rescapé du goulag, jusqu'au-boutiste radical, impulsif et hanté, voudrait agir. Kaliayev et Dora sont amants. Leurs convictions s'inscrivent dans le respect de la vie humaine. Stepan prône les actions extrêmes. Le groupe a repoussé l'attentat afin d'épargner les enfants du tsar. Le fiacre du grand-duc visé une seconde fois, le tyran est mort.
Portée par la philosophie humaniste d'Albert Camus, "Les Justes" interroge l'idée de la violence au service d'un idéal. Créée en 1949, au théâtre Hébertot, la pièce peut se lire comme une réponse aux "Mains sales" (1948) de Jean-Paul Sartre. Elle s'inscrit dans le deuxième cycle des oeuvres de Camus, "La Révolte" et s'inspire du livre de Boris Savinkov, "Le cheval blême. Souvenirs d'un terroriste", écrit en 1909, confession d'un chef révolutionnaire russe. Albert Camus reprend un épisode historique réel dont l'écho avec l'actualité, les conflits contemporains, les luttes politiques d'aujourd'hui, trouble puissamment. Maxime d'Aboville, metteur en scène, propose une version resserrée de la pièce, 1h15 au lieu des 2h30 originels. Il tranche dans l'histoire d'amour, élude les scènes entre Kaliayev et Dora pour recentrer le propos sur leur dévouement à la justice, à leur sacrifice consentis au service d'une cause, d'une révolte qui dépasse le cadre de leur existence.
Gravitant autour des enjeux politiques et moraux, le texte gagne en nervosité, huis clos dans le silence et l'angoisse, le temps suspendu de l'intériorité. Personnages idéalisés, Kaliayev et Dora dénoncent une société sous emprise d'une élite inique, aristocratie qui méprise les plus modestes pour asseoir sa domination sur les classes populaires. Ils revendiquent une justice sociale tout en interrogeant l'éthique du terrorisme, le caractère inévitable de cette violence "nécessaire et inexorable", l'issue fatale de leur combat.
Charles Templon scénographie une évocation de la cave sombre où se réunissent les quatre révolutionnaires. Le dépouillement du décor gris s'éclaire d'une toile peinte de Marguerite Danguy des Déserts, réalisée pour le seul-en-scène de Maxime d'Aboville "Je ne suis pas Michel Bouquet", minimalisme au service de la mise en scène.
Un quatuor de comédiens inspirés - Arthur Cachia dans le rôle de Stepan, Étienne Ménard ou Anthony Cochin dans celui d'Annenkov, Oscar Voisin ou Reynold de Guenyveau en Kaliayev, Marie Wauquier en Dora - incarne avec conviction et sensibilité l'ensemble des personnages.
Camus explore les limites morales de l'action politique. La violence est-elle une faute, une transgression ? La fin justifie-t-elle les moyens ? Le questionnement est puissant, l'exigence intellectuelle morale. La pièce présentée au Théâtre de Poche très réussie.
Les Justes, d'Albert Camus
Jusqu'au 3 mai 2026
Du mardi au samedi à 19h - Dimanche à 25h
Mise en scène Maxime d’Aboville
Avec Arthur Cachia, Étienne Ménard ou Anthony Cochin, Oscar Voisin ou Reynold de Guenyveau, Marie Wauquier
Costumes et scénographie de Charles Templon assisté de Pixie Martin
Création sonore de Jason Del Campo
Toile peinte de Marguerite Danguy des Déserts
Lumière d’Alireza Kishipour
Théâtre de Poche Montparnasse
75 boulevard du Montparnasse - Paris 6
Tél location : 01 45 44 50 21
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.




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