L'exposition "Licorne !" au Musée de Cluny, jusqu'au 12 juillet 2026, retrace la légende de la licorne, animal fantastique curieusement universel. Le mythe a traversé les siècles et les territoires, hanté les imaginaires collectifs sur tous les continents. Aujourd'hui, il continue d'inspirer les artistes. La créature chimérique exerce encore et toujours une fascination. L'évènement développé en collaboration avec le Museum Barberini de Potsdam, Grand Palais Rmn a tout d'abord été présenté en Allemagne avec un corpus de 150 pièces. Au Musée de Cluny, circonscrites en dix sections thématiques pour s'adapter aux espaces de l'institution parisienne, l'exposition se resserre sur la veine médiévaliste. Elle réunit cent-trois artefacts, tapisseries, vitraux, manuscrits enluminés, faïences, vaisselle, mobilier, accessoires sculptés, coffrets, peintures, photographies, vidéos. Parmi ces pièces se trouvent des prêts exceptionnels consentis par institutions internationales, à l'instar du Rijksmuseum d’Amsterdam, le Musée national du Prado à Madrid, le Victoria and Albert museum de Londres, le Kunsthistorisches Museum de Vienne ou le Musée du Louvre.
"Licorne !" décrypte la trajectoire d'un mythe commun à quasiment toute l'humanité. Universelle, la créature est représentée sur un sceau de la civilisation Mohenjo-Daro, de la vallée de l'Indus, objet le plus ancien de l'exposition vers 2600 avant JC, ou une figure funéraire chinoise datant de 210 avant JC. Dans la civilisation chinoise, heureux présage, elle apparait sous le nom de "qilin". Elle figure au fil de la scénographie sous la forme d'un Netsuke japonais - fermoir décoratif - de l’époque d’Edo (1603-1868), celle d'un aquamanile de Nuremberg du XIVe siècle, une assiette turque du XVIIe siècle, ou bien sous l'apparence d'une gazelle unicorne avec une statuette de cuivre réalisée au Tibet, datant du XVIIIe siècle. En Français, la dénomination licorne contraste avec celle usité dans le reste de l'Europe, "unicorne".
Le Musée de Cluny conserve dans ses collections "La Dame à la licorne", tenture composée de six tapisseries, tissées entre 1500 et 1538. Ode à un idéal de beauté, métaphore de l’amour courtois, l'animal fabuleux se présente ici comme un symbole de pureté, de virginité. L'iconographie médiévale vient pourtant souligner les aspects très ambivalents de la créature. Tour à tour indomptable ou familière, sauvage ou protectrice, symbole de féminité ou de virilité, d'amour sacré ou profane, de chasteté et de passion, de fragilité et de fougue guerrière, la licorne multiplie les paradoxes.
Jusqu'à être longtemps considérée comme réelle. Le "Physiologos", bestiaire chrétien, premier bréviaire animal, du IIe ou IVe siècle après JC, associe zoologie et théologie dans son recensement de la faune, entre créatures réelles, imaginaires ou composites. Ce traité d'histoire naturel conseille de faire appel à un stratagème afin de capturer les licornes réputées insaisissables. L'auteur anonyme, grec d'Alexandrie, suggère de placer une pucelle, seule, au milieu de la forêt, l'innocence attirant l'innocence, afin que l'animal viennent se réfugier de lui-même auprès de la jeune fille. Largement diffusé au Moyen-Âge, le "Physiologos" perpétue la légende de la licorne.
Permanence et métamorphoses, jusqu'au XIVe siècle en Europe, la licorne répond à une description de petit animal trapu et belliqueux, compagnon des tribus reculées. Un bas-relief de la cathédrale Saint-Georges de Ferrare, fondée au XIIe siècle représente une créature agressive, dangereuse. La tapisserie "Hommes sauvages et animaux fabuleux", tissée à Bâle vers 1430, la dépeint sous un aspect inhabituel à nos yeux, robe rouge à pois blancs. La chimère n'embrasse son apparence gracieuse que plus tard. La Renaissance célèbre la beauté de ce cheval blanc gracile à barbiche de chèvre, sabots fendus, une corne au front, défense torsadée de narval. Elle se fait "expression de l'inaccessible" selon les mots de Séverine Lepage, directrice du Musée de Cluny.
La licorne alimente les plus grands textes. Animal biblique, elle est mentionnée à huit reprises dans l'Ancien Testament. L'explication la plus probable serait une traduction leste vers le grec, du mot hébreu "re'em" c'est à dire "boeuf sauvage". "Le Livre des Merveilles" de Marco Polo retrace les voyages à travers l'empire sino-mongol du marchand vénitien devenu selon ses dires, émissaire impérial du Grand Khan Kubilai, de 1275 à 1290. Rédigé en 1298 corrigé en 1307, l'ouvrage réaffirme l'existence des licornes. Dans les écrits variés du Moyen-Âge et de la Renaissance, la créature légendaire se signale au Mont Sinaï en Égypte, au Tibet, dans les forêts d'Europe, en Afrique, en Sibérie, en Amérique. Chaque contrée lui accorde des pouvoirs miraculeux.
Les médecins expérimentent les pouvoirs thérapeutiques de la corne de licorne - défenses de narval, cétacé de l'Arctique - réduites en poudre dans des préparations pharmaceutiques censées guérir diverses infections et préserver des poisons. Une enseigne de pharmacie (avant 1720) témoigne de la constance de cette idée. Pourtant, dès le XVIe siècle, des zoologistes font le rapprochement entre les cornes de licornes mystérieusement retrouvées et les défenses de narval.
Les cornes associées à des rituels d'adoration de la Vierge et du Christ sont exposées dans les églises, collectionnées dans les cabinets de curiosités des lettrés. Glissement symbolique, la licorne marque l'empreinte du pouvoir, pour devenir omniprésente dans l'héraldique. À ârtir du XVIIIe siècle, la défense de narval souligne le prestige de son propriétaire, à l'instar de la canne de Talleyrand (1754-1838), homme d'Église, homme d'État et diplomate.
Le pan contemporain de l'exposition éclaire les nouvelles appréciations de la licorne, motif repris par la communauté LGBTQIA+ comme symbole d'inclusion, licorne combattante sur l'écusson de l'armée ukrainienne. La scénographie fait dialoguer une oeuvre de Gustave Moreau, une performance filmée en forêt de Rebecca Horn (1970), une sculpture de Niki de Saint Phalle et une vidéo de Maïder Fortuné.
Licornes !
Jusqu'au 12 juillet 2026
Musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge
28 rue du Sommerard - Paris 5
Tél : 01 53 73 78 00
Horaires : Du mardi au dimanche de 9h30 à 18h15 - Fermé le lundi
Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.


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