Lundi Librairie : Les bouchères - Sophie Demange

 

Anne, fait la connaissance de Stacey, en CAP boucherie. La première, fille de boucher aux bras musclés, affiche sérieux et détermination. La seconde, adolescence traumatique, silhouette frêle, chevelure rousse, faux ongles, manifeste autant son désir de plaire aux hommes que son envie de trouver sa voie. Seules femmes de la promo, elles se serrent les coudes et nouent des liens d'amitié. Pourtant, une fois diplômées, elles se perdent de vue. À la disparition de son père, dans des conditions mystérieuses, Anne décide de reprendre le commerce familial. Elle nourrit des idées innovantes pour cette boucherie traditionnelle dans un quartier bourgeois de Rouen. En premier lieu, elle souhaite que la boutique soit tenue uniquement par des femmes, des bouchères. Anne recontacte Stacey qui n'hésite pas un instant à plaquer son poste chez Carrefour pour la rejoindre dans l'aventure. 

Dans une mise en scène tout en fleurs et rose bonbon, savoir-faire valorisé et haute qualité de la viande, l'inauguration de la nouvelle boucherie est un succès même si certains considèrent l'arrivée de ces jeunes femmes d'un mauvais œil. Leur apparence, leur mode de vie, leur liberté et ce métier d'homme attisent méfiance et jalousie. Séduites par son bagout et son sens de la vente, Anne et Stacey recrutent une troisième bouchère, Michèle, originaire de Guinée. Dans le quartier, les disparitions successives d'un avocat réputé, d'un garçon charcutier, le petit ami de Stacey, alimentent la rumeur. La boucherie vendrait-elle de la viande humaine ?

Roman noir rythmé, alerte, "Les bouchères" nous conte une histoire de sororité, de solidarité et de vengeance au féminin. Sophie Demange emprunte la forme d'une fable féministe amorale et réjouissante afin d'aborder des thématiques sociales telles que le déterminisme et la domination masculine. 

Son trio d'héroïnes interroge les rapports sociaux entre les sexes, la prédétermination des rôles. Elles partagent des passés douloureux et des traumas violents. Il est question d'inceste, de prostitution de mineur, d'emprise, d'agressions sexuelles. Les métiers de la boucherie étant traditionnellement masculins, leur légitimité est sans cesse remise en question. Elles ont des comptes à régler avec les hommes. L'expression de leur colère et l'externalisation du sentiment d'impuissance face aux abus, aux violences subies physiques comme psychologiques, humiliations, sexisme, racisme, prennent des chemins inattendus.

Presque malgré elles, Anne, Stacey et Michèle s'embarquent dans une croisade contre les hommes prédateurs. Et leur parcours de justicières débute sous la forme de la légitime défense, de la rébellion contre le destin. Écriture au scalpel, précision d'horlogerie, Sophie Demange aborde avec force et intelligence la question de la violence envers les femmes. Elle signe un roman inspirant sur les conditions de la survie, la possible résilience et la solidarité salvatrice. Avec un petit grain de folie morbide fantasmatique.

Les bouchères - Sophie Demange - Éditions de L’Iconoclaste



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.