Lundi Librairie : La bonne mère - Mathilda Di Matteo

 

Clara est originaire de Marseille. Son père est chauffeur de taxi, sa mère, Véronique, secrétaire dans un hôpital psychiatrique. Élève brillante, elle a poursuivi des études supérieures à Paris. Là, auprès de ses camarades issus de milieux aisés, elle a découvert qu'elle était dépourvue du capital culturel qui caractérise la bourgeoisie. En acquérant les codes pour mieux se fondre dans la masse, elle a développé une honte de ses propres origines, gommant toute trace de celles-ci. Désormais doctorante, et professeure de sociologie à Science Po, elle s'est éprise d'un garçon de bonne famille, bien propre sur lui, bien conservateur. Seule aspérité de ce blondin, il caresse vaguement l'idée de se produire sur une scène de stand-up. Clara envisage de le présenter à ses parents. En route pour Marseille, elle s'inquiète du choc des cultures et en particulier de l'impression que fera Véro, sa blondeur peroxydée, ses jupes à strass, ses chemisiers léopard, son accent, sa personnalité plus grande que nature.  

Premier roman tendre, empathique, intelligent, "La bonne mère" aborde avec justesse la complexité des rapports mère/fille et des sentiments filiaux. Mathilda Di Matteo se penche sur les rapports de classe, les violences faites aux femmes, pour nous livrer une critique sociale inspirée, histoire de transmission, d'émancipation, de sororité, de reconstruction. La narration donne alternativement la parole à la mère et à la fille. L'autrice trouve les mots justes pour faire résonner deux voix bien distinctes. La rythmique, la musicalité de Véronique, ses bons mots, son argot, son intelligence vive, sa sagesse ancrée dans l'expérience contraste avec la forme plus littéraire de Clara, sa maîtrise, son carcan, sa profonde mélancolie de jeune femme qui peine à se définir. Elles ne se comprennent plus mais vont se retrouver. 

Le texte pas exempt de mélancolie, d'une lucidité presque cruelle, mise sur le réalisme, la proximité. La romancière puise dans sa propre histoire pour alimenter son récit, donner chair à ses personnages si bien incarnés jusque dans leur part d'ombre. Clara l'hypersensible se renie elle-même pour se faire accepter dans de nouveaux cercles. Elle a changé, s'est éloignée et éprouve désormais un ressentiment envers ses parents au point de souhaiter un détachement. Son statut de transfuge de classe provoque une souffrance intimement liée aux déracinement mental que seule une prise de conscience féministe lui permettra de surmonter. 

Véro, son franc-parler, son humour et son goût des surnoms cocasses, sa maladresse dans les manifestations de son amour, est le personnage le plus attachant, le plus flamboyant du roman. L'amoureux de sa fille, Raphaël le girafon, rejeton de la bourgeoisie, pur produit de la classe dominante, tête à claques sans vitalité, coincé dans ses préjugés. Son mari, Joe le Napolitain, un taiseux colérique qui ne supporte pas la contrariété, entretient des paradoxes effrayants. 

Sous la plume de Mathilda Di Matteo, Marseille, la ville, devient un personnage à part entière, populaire, vivante, colorée à l'instar de ses cagoles qui parlent fort, prennent de la place, investissent l'espace public traditionnellement réservé aux hommes. L'autrice mène entreprise de réhabilitation de cette figure, "féminité exubérante", incarnation du choc des cultures entre Paris l'hostile et Marseille la solaire. Elle déconstruit les stéréotypes pour mieux saisir l'essence des êtres et des lieux.

Reproduction sociale et mobilité, violences faites aux femmes, dénonciation de la société patriarcale, Mathilda Di Matteo pose des mots sur ces grandes thématiques contemporaines. Elle promène sur le tableau qu'elle brosse, un regard empathique empreint d'une grande intelligence sociale, d'une puissance émotionnelle rare. Hommage aux mères, au lien indéfectible qui les lie à leurs enfants, ce premier roman est une pépite. 

La bonne mère - Mathilda Di Matteo - Éditions de l'Iconoclaste 



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.