Lundi Librairie : Mon frère - Jamaica Kincaid


Jamaica Kincaid, originaire de l'île d'Antigua dans les Caraïbes, vit aux États-Unis depuis ses dix-sept ans. Après la galère des premières années, elle est désormais journaliste, écrivain et mène une existence établie, mariée, deux enfants. Elle a laissé derrière elle son passé et sa famille avec laquelle elle entretenait des relations tendues. Quand elle apprend que Devon, son demi-frère cadet, malade du Sida, agonise dans un hôpital délabré de la ville de Saint John's, elle fait le voyage retour vers sa ville natale pour se rendre à son chvet. Elle se trouve face à un quasi inconnu décrit comme un fauteur de troubles, un petit délinquant, consommateur de drogue à la vie sexuelle débridée. Il avait trois ans quand elle a quitté Antigua. Elle avait dix-sept ans. Une distance infranchissable s'est créée. Étrangère à ce frère, à cette famille, elle éprouve une certaine difficulté à se sentir concernée alors qu'elle assiste aux derniers instants. À la place, elle est dévorée par une rage, fureur contre les autorités, l'état corrompu, le dénuement de l'hôpital véritable mouroir où les malades du Sida meurent sans traitement, l'absence de prophylaxie sur une île ravagée par l'épidémie. Colère aussi contre ce frère qui a refusé jusqu'à la fin de se protéger lors de ses rapports sexuels. Et puis il y a la rancoeur contre sa mère, femme autoritaire et menaçante, rancoeur qui a tourné à une véritable haine réciproque. 

Histoire de rédemption, de migration et de déracinement, de deuil impossible, "Mon frère" raconte la possible résilience par l'écriture. Jamaica Kincaid prend le parti d'un récit aride, empreint d'une certaine austérité. Dans des pages terribles de souffrance, elle décrit de façon clinique l'agonie des malades du Sida au sein d'un hôpital sans ressources, l'impuissance des proches, le désastre sanitaire. Dans un style unique, elle multiplie les répétions, mélopée incantatoire proche de l'oralité où la scansion singulière confère une musicalité hypnotique au texte. L'écriture acérée, au scalpel embrasse un vocabulaire minimal, quotidien, qui nourrit le sentiment de familiarité. La narration sur le fil de la pensée suit les fluctuations des associations d'images et d'idées. Les nappes du souvenir se superposent, se diffractent.

L'autrice raconte la vie de son frère né treize ans après elle. Elle ne peut s'empêcher d'établir un parallèle entre cette naissance et la déchéance de la famille, la maladie et mort du beau-père, l'incapacité de la mère à subvenir aux besoins de ses enfants. Les anecdotes sont cruelles, le nourrisson Devon attaqué par des fourmis rouges, les livres brûlés par la mère en punition car Jamaica n'a pas changé les couches de son frère. 

En quête de vérité, la romancière rend compte de la réalité par un sens du détail unique. Les observations anodines éclairent la situation : elle règle le cercueil du frère avec des chèques voyage. La mère d'une malade prémâche la nourriture de sa fille alitée. Le cercueil d'un enfant traduit la détresse de tout un peuple. Sous les apparences du détachement, "Mon frère" exprime un cri de douleur. Jamaica Kincaid fouille à vif les blessures non-cicatrisées, se confronte au passé irréparable d'une famille dysfonctionnelle, ausculte les regrets, questionne la résilience, sans jamais sombrer dans le pathos. Elle impose une forme de distanciation évitant tout sentimentalisme. 

Provocatrice, révoltée, Jamaica Kincaid dénonce sans complaisance la situation à Antigua, la corruption, le poids du passé colonial. Elle prend l'exemple de son frère pour mieux paler de la détresse de tout un peuple. Dans ce texte âpre, processus cathartique, la vie et l'écriture se confondent. Bouleversant.

Mon frère Jamaica Kincaid - Traduction Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet - Éditions de l'Olivier - Prix Femina étranger 2000



Caroline Hauer, journaliste depuis le début des années 2000, a vécu à Londres, Berlin et Rome. De retour à Paris, son port d’attache, sa ville de prédilection, elle crée en 2011 un site culturel, prémices d’une nouvelle expérience en ligne. Cette première aventure s'achève en 2015. Elle fonde en 2016 le magazine Paris la douce, webzine dédié à la culture. Directrice de la publication, rédactrice en chef et ponctuellement photographe de la revue, elle signe des articles au sujet de l’art, du patrimoine, de la littérature, du théâtre, de la gastronomie.